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fragments du quotidien

Emploi et Chômage, 2020 [edit]

Alternatives H.S 2020


EMPLOI

UNE CHUTE HISTORIQUE 

Ils attirent les caméras, les micros, et la manchette des journaux papiers : les plans sociaux font la « une » de la rentrée sociale. Mais ces traumatisantes destructions d'emplois collectives ne sont que la face émergée de l'iceberg. L'hémorragie de l'emploi a commencé des les derniers jours de l'hiver, lorsque les rumeurs d’un grand confinement s'intensifiaient. AU 31 mars, 500 000 emplois avaient déjà disparu par rapport au 1e janvier ! Intérim, CDD, périodes d'essai... : les salariés en situation précaire ont alors été priés de ne plus revenir, dans l'anonymat. Le confinement et l'usage massif du chômage partiel ont ensuite limité la casse pendant près de deux mois. Malgré tout, 215 200 nouveaux emplois ont encore disparu au deuxième trimestre 2020, En six mois, la France a donc perdu les 700 000 emplois qu'elle avait mis trois ans à gagner. Nous vivons désormais l'heure des plans sociaux liés aux conséquences de la crise. mais aussi l'heure de la (timide) reprise économique. Sans savoir encore quelle force l'emportera.





Alternatives H.S. 2020

Il faut toujours regarder les statistiques avec prudence. Qui plus est en période de crise économique violente. Ainsi, le taux de chômage au deuxième trimestre 2020 à tres nettement... baissé ! 
Une baisse — évidemment trompeuse — qui s'explique par le fait que les demandeurs d'emploi confinés chez eux n'ont pas pu chercher de travail normalement, et ont ainsi disparu des chiffres officiels du chômage. 
L'Insee ne les a cependant pas perdus de vue. Ils ont rejoint le grand contingent des personnes sans emploi, mais pas au chômage pour autant (ce qu'on appelle le halo du chômage). À ce halo s'ajoutent les personnes en situation de sous-emploi, c'est-à-dire celles qui ont un travail à temps partiel mais aimeraient travailler plus. 
Au total, 3,7 millions de personnes sont ainsi à la marge de l'emploi à temps plein, en plus des 2 millions de chômeurs « purs et durs ». Parmi les principales victimes de la crise, les jeunes, et les hommes, qui ont fait partie des premiers remerciés au début du mois de mars.
L'utilisation massive du chômage partiel par le gouvernement a ensuite mis la France derrière une digue, pendant deux mois. En espérant qu'elle ait permis de freiner suffisamment la Seconde vague sociale, qui frappe actuellement le pays.










Alternatives sept.2020

Chômage partiel, plan jeunes, formation, contrats aides. Les annonces gouvernementales se multiplient pour limiter les pertes d'emplois en France.

Un puissant séisme au large, puis le calme, et désormais la crainte du tsunami. 
Un peu plus de cinq mois après le début du confinement lié à l'épidémie de Covid-19, on commence enfin à mesurer l'impact de la pandémie sur l'emploi. 
La catastrophe s’est en fait jouée en trois temps.
  • Le premier, c'est un mois de mars très incertain au début, puis un pays à l'arrêt à partir du 17, premier jour du confinement. En quelques jours, les entreprises comprennent que les temps vont être durs, et se séparent de leurs salariés en contrat court. Intérim, contrats à durée déterminée (CDD), temps partiels. 500 000 emplois disparaissent ! Les salariés précaires forment le gros des bataillons des 815 000 nouveaux travailleurs qui se retrouvent dans les semaines suivantes à Pôle emploi dans la catégorie A, celle des demandeurs d'emploi qui n’ont pas du tout travaillé dans le mois précédent. L'autre thermomètre du chômage, celui de l’Insee, confirme le diagnostic : au deuxième trimestre, 767 000 personnes rejoignent le «halo du chômage », cette catégorie qui rassemble les personnes ni en emploi, ni au chômage « officiel » 1,
  • Après cette secousse historique, la situation se calme pendant le confinement. L’accalmie doit beaucoup au recours rapide et massif au dispositif d'activité partielle (ou chômage partiel). Le principe : les entreprises en difficulté gardent leurs salariés et, lorsqu'elles n'ont pas assez de travail, mettent leurs équipes en chômage partiel et leur versent 70 % de leur salaire brut (soit 84% du salaire net) sur ces heures chômées. L'Etat leur rembourse à l'euro près ces heures chômées. Ce dispositif a concerné 7,2 millions de salariés dès le mois de mars, puis 8,8 millions en avril, 7,9 millions en mai et encore 4,5 millions en juin. Cette intervention massive a coûté directement 19,5 milliards d'euros aux finances publiques. Auxquels s'ajoutent des pertes indirectes qui restent à chiffrer, puisque les heures de chômage partiel ne sont pas soumises aux cotisations sociales. Entre ce coût élevé et la reprise de l'économie qui s’est amorcée en juin, le gouvernement décide de réduire son soutien.
  • Cette décision ouvre l’inévitable phase 3 de la catastrophe. Les destructions d'emplois reprennent lentement (120 000 au deuxième trimestre). Puis l’été arrive, avec une vague de plans sociaux dans l’aéronautique (Airbus), l'automobile (Renault), le commerce (Camaïeu) ou encore l’hôtellerie-restauration. Cette fois, ce ne sont plus des CDD qu'on ne renouvelle pas ou des intérimaires qu'on n'appelle plus, mais des salariés en contrat à durée indéterminée (CDI) à qui l'on dit brutalement au revoir. De quoi dessiner un scénario noir pour la rentrée.

UN DISPOSITIF GENEREUX 

Comment l’éviter ? 
D'abord, en faisant le bilan des politiques publiques menées depuis mars. Et qu'ils soient habituellement modérés ou trés critiques, la plupart des observateurs saluent la gestion de crise à court terme du gouvernement. « On a beaucoup critiqué l'exécutif en 2008/2009 pour ne pas avoir assez utilisé le chômage partiel. Il faut donc cette fois savoir le féliciter pour l'avoir fait vite et fort », estime par exemple Eric Heyer, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Quelques experts se sont tout de même interrogés sur la générosité du dispositif, quasiment généralisé, et très peu contrôlé. De quoi créer un effet d’aubaine : certaines entreprises ont déclaré des salariés en chômage partiel alors qu’elles étaient peu touchées par la crise, d’autres ont fait travailler leurs équipes, pourtant censées chômer. D’autres encore ont largement profité du chômage partiel mais ont licencié dès que le dispositif a été durci. Pour Michel Abhervé, économiste et observateur souvent critique des politiques de l'emploi : 
« Il ne faut pas se focaliser sur les quelques margoulins qui ont profité du système. C'est une minorité, et le dispositif du chômage partiel était le bon. » 
Le traitement général et indifférencié était le meilleur, confirme Eric Heyer : 
«Il y avait le feu à la maison, et on est arrivé avec un Canadair. OK, maintenant, il y a de l'eau, et on patauge un peu. Mais c'était ça ou un tas de cendres. » 

L'incendie à court terme étant éteint, reste à savoir comment évacuer l’eau, éviter l'effondrement des fondations et reconstruire la maison. « L'activité économique a reculé de 20 % au premier semestre, mais l'emploi n’a baissé que de 2 % environ.
Cela veut dire qu'il y a des sureffectifs dans les entreprises, et que l’automne pourrait être catastrophique sur le plan de l'emploi », craint Eric Heyer. 

Une inquiétude partagée par Denis Ferrand, économiste et patron de l'institut Rexecode : « En plus du chômage partiel, l'exécutif a protégé la trésorerie des entreprises, en reportant les charges et en étalant les cotisations. C'était ce qu'il fallait faire, mais un report n'est pas une annulation. Désormais, les entreprises commencent à devoir payer, et comme la reprise est moins forte qu'escomptée, on peut craindre des faillites. »

Dans ce contexte, la sortie du chômage partiel est un exercice d’équilibriste. Le gouvernement a choisi de maintenir le dispositif existant, mais en le rendant encore moins généreux à partir du 1‘ octobre. D'une part, le salarié ne touchera plus que 72 % de son salaire net (contre 84 % pendant le confinement) ; d'autre part, l'Etat ne remboursera plus aux entreprises que 60 % de ce qu'elles versent aux salariés (contre 100 % initialement).

En plus du dispositif de l’activité partielle (AP) « classique », l'exécutif a imaginé un nouvel outil : l’activité partielle longue durée (APLD). Il est destiné aux secteurs touchés dans la durée, comme l'aéronautique. Il sera plus généreux que l’AP sur le montant du remboursement des heures chômées (reste à charge de 10 à 14% pour l'employeur), mais sera limité sur le volume d'heures (maximum 40 % d’un temps plein). Cette fois, le dispositif est conditionné à la signature d’un accord collectif et à des engagements de maintien de l'emploi et de formation des salariés. Cette sortie progressive est la bonne option, estime Denis Ferrand : 
« Couper l'AP brutalement aurait été dangereux, car certaines entreprises aujourd'hui en difficulté étaient, avant la crise, incapables de répondre à la demande à cause de difficultés de recrutement. Garder leurs effectifs est décisif. » 
Par ailleurs, se réjouit Eric Heyer, 
« le dispositif d'APLD prévoit un volet formation, qui manquait dans l'AP La philosophie du chômage partiel, c'est de garder les compétences dans l'entreprise. Il faut donc en profiter pour former les salariés ».

PERIL JEUNES

Au-delà de ces mesures générales, le gouvernement a annoncé un plan spécifique à destination des jeunes. Car ces derniers sont pour le moment les sacrifiés de la pandémie : le nombre des moins de 25 ans inscrits en catégorie A à Pôle emploi a bondi de 34 % au deuxième trimestre, contre « seulement » + 26 % pour les 25-49 ans et + 16,3 % pour les plus de 50 ans. Le plan prévoit notamment 6,5 milliards d'euros et une mesure phare : une aide pour toutes les entreprises qui embauchent un jeune de moins de 25 ans en CDD « long » (à partir de trois mois) ou en CDI.
Cette politique ciblée est discutable. « Le chômage est une file d'attente, explique Eric Heyer. Avec cette mesure, les jeunes vont avancer dans la file, puisqu'ils deviennent plus intéressants pour un employeur. Mais ça ne crée pas d'emplois. » Denis Ferrand craint pour sa part que la focalisation sur l’âge ne fasse oublier le sort des personnes non diplômées : « Avec cette mesure, un patron qui recrute sur un poste non qualifié a intérêt à embaucher un jeune qualifié plutôt qu’un senior non qualifié.
Vous perdez sur les deux tableaux : le senior va être durablement exclu du marché du travail, et le jeune déqualifié va être frustré. »

UN REVEIL DOULOUREUX

Pour éviter cet écueil, le plan Jeunes prévoit également des volets d'accompagnement, avec notamment 200 000 nouvelles places de formation. Un chiffre qui surprend Michel Abhervé : « L'appareil de formation a quasiment été gelé pendant le confinement, certains organismes privés ne sont pas sûrs de survivre à la crise économique, et construire une offre de formation de qualité prend du temps. » Plus globalement, la crise révèle les limites de la politique libérale menée par le gouvernement sur le marché du travail. « Pendant trois ans, l'exécutif a construit une maison pour le beau temps, convaincu qu'il ferait beau tout le temps », estime Michel Abhervé. Mais depuis que les nuages sont là, on se rappelle que la pluie mouille. Et que certains choix étaient idéologiques.
Il y a ainsi de quoi sourire à voir le gouvernement annoncer le déblocage de 120 000 nouveaux contrats aidés, après que Muriel Pénicaud, ex-ministre du Travail, estimait au début du quinquennat qu'ils étaient « le dispositif le moins efficace de toutes les politiques de l'emploi ». Pourtant, à l’époque, la direction générale de l'emploi et de la formation professionnelle (DGEFP) lui indiquait que « les contrats aidés sont un des outils les plus efficaces pour diminuer à court terme le chômage »…

La même analyse vaut pour la réforme de l'assurance chômage.
Ce texte durcit les conditions d'indemnisation des chômeurs.
Il devait être mis en place en deux temps : la première partie est entrée en vigueur en novembre 2019. La seconde devait démarrer en avril 2020, mais le gouvernement a décidé en mars dernier de la repousser au vu de la tempête sociale. Finalement, au début du mois d'août, l'exécutif a annoncé revenir sur la première partie et repousser l’ensemble de la réforme à 2021. Mais les demandeurs d'emploi qui ont perdu des droits entre novembre 2019 et août 2020 (en raison du premier paquet de mesures) ne seront pas remboursés. Le gouvernement évoque la complexité technique des calculs et remboursements. La preuve qu'il faut réfléchir à deux fois avant de fragiliser le toit de la maison. 
Vincent Grimault