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fragments du quotidien

2020-Pandémie [edit]

L'Obs, Juin 2020; Alternatives Septembre 2020;




Alternatives (09/2020)______________________________

Depuis le déconfinement, l'économie française rebondit. En juillet, le niveau d'activité n'était plus inférieur que de 7 % à celui d'une année normale.
Pour autant, nous n'en avons pas fini avec les effets de la pandémie. Que faire pour que l'économie française passe du rebond à la reprise ? 
Pour tout bon keynésien, la réponse est simple : il faut aider les entreprises !

C'est déjà dans les entreprises que se gagnera la guerre sanitaire, elles étaient mi-août la première source de nouveaux clusters (24 % du total). 

Surtout, comment inciter les entrepreneurs à investir et embaucher ? Le gouvernement a sa réponse, pas si bête d’ailleurs, si ce n'était un gros bémol. Avec son plan de relance à 50 milliards par an sur deux ans, annoncé officiellement le 25 août, les entreprises sont bien servies : après les aides sectorielles (aéronautique, tourisme, etc.), 
  • les TPE pourront prendre jusqu'à cinq ans pour rembourser leurs prêts garantis par l'Etat, 
  • les PME se verront affecter 3 milliards pour renforcer leur capital et alléger le poids de leurs dettes, 
  • un milliard est affecté aux relocalisations, 
  • reports de paiement d'impôts, etc. 
le tout avec un souci écologique affiché sur le papier. Tout cela est utile.

Les impôts de production

La surprise est venue de l'annonce d'une baisse de 20 milliards, étalée sur deux ans, des impôts dits de production, qui taxent le processus de production (main-d'œuvre, bâti, chiffre d'affaires) quels que soient les résultats de l’année. 

Le gouvernement a raison de souligner qu'ils sont plus élevés en France que dans les autres pays européens. Mais cela nous a permis d'avoir d'autres impôts plus faibles, comme la TVA, ce qui profite aux consommateurs. Surtout, la suppression partielle de ces taxes est octroyée sans contrepartie (écologique ou baisse des aides publiques aux entreprises par exemple), financée par la dette (pas d'augmentation d’autres impôts en compensation) et justifiée par la nécessité de produire en France alors qu'aucune étude ne démontre leur rôle dans la localisation des entreprises. Bref, un pur choix idéologique, caché derrière le Covid19. Nous n'en avons décidément pas fini avec les effets du virus. libéral. 


L'Obs (06/2020)________________________________________

Le confinement a provoqué une crise économique majeure. 


La montée irrépressible du chômage et des faillites d'entreprises gronde comme un orage qui avance.

Comment un choc, somme toute limité à deux mois de vacance de l’activité, peut-il produire un tel cataclysme? Cette question révèle par elle-même l’immense fragilité du capitalisme. Guérir du Covid exige aussi de s'attaquer àses faiblesses.
Si la France était une personne unique, un « agent représentatif » comme les économistes aiment parfois à penser les nations, la crise serait simple à décrire: atteinte par une maladie imprévue, elle a peu travaillé et peu consommé, passant deux mois à se soigner. Le seul coût rémanent serait le déficit des paiements vis-à-vis du reste du monde, quimesure le solde des dépenses qu’elle n’a pu couvrir par ses ventes à autrui. Les chiffres disponibles estiment, pour le mois d’avril, un déficit commercial en légère hausse de 1,88 milliard. La France a importé plus de masques et exporté moins d'avions... Le reste de l'ajustement peut s’interpréter comme un jeu à somme nulle entre Français. Si nous étions capables d'agir de manière solidaire, coordonnée, le coût de la crise serait totalement négligeable.

Mais les loyers doivent être payés, les traites honorées.
Les inégalités traversant la société créent des phénomènes irréversibles, qui laissent des traces durables sur le corps social. Quand une firme fait faillite ou qu’un salarié est licencié, c’est comme un arbre qu’on abat. La défaillance des uns n’est pas compensée par la bonne santé (relative) des autres.

La seconde fragilité du capitalisme est son extrême sensibilité à l'égard du futur. Si les firmes pensent que la situation va s'aggraver, les embauches ralentissent et la situation s’aggrave vraiment: les crises peuvent être auto-réalisatrices. C’est l'une des différences majeures avec les lois de la physique. En économie, l’anticipation d’un événement peut suffire à le déclencher. L’incertitude liée à la crise sanitaire est d’une autre nature mais tout aussi radicale: on ne sait quel modèle utiliser pour appréhender son évolution. Le nombre de contaminations se réduit, ce qui est évidemment une bonne chose, mais encore faut-il comprendre pourquoi. Baisse-t-il parce que le virus est entrain de disparaître de lui-même, à l’image du Srasen 2003, ou du fait d’une immunité croisée qui protégerait les Français ? Ouest-ce parce que les gestes barrières ont été efficaces, ce qui signifierait qu’on doive les maintenir longtemps encore pour écarter le virus? Tant que ces questions n’auront pas de réponses, les entreprises resteront attentistes, etaucune ne prendra le risque de recruter. C’est pour cette raison que le flux normal d'entrée et sortie du marché du travail est désormais bloqué et le chômage en train d’exploser.

La montée des inégalités et la peur de l’incertitude sont les deux maladies que les politiques publiques doivent guérir. Eviter les licenciements, soutenir les secteurs les plus menacés, maintenir le revenu des personnes en difficulté : toute la panoplie des instruments que la doxa libérale a longtemps décriée doit continuer à être mobilisée pour lutter contre la crise. Une contribution exceptionnelle permettant de payer les loyers des victimes de la crise pourrait être aussi envisagée. Il faut également réfléchir à des mécanismes innovants, adaptés à l'incertitude du moment. L'économiste Joseph Stiglitz proposait ainsi d'inventer des contrats contingents à l’évolution du virus. Par exemple: vous achetez un appartement àcrédit mais le contrat prévoit une clause qui retarde les échéances en fonction de la pandémie. Le coût du report du paiement (pas l'échéance elle-même) serait pris en charge par l'Etat. Une indemnisation plus généreuse du chômage pourrait également être accordée, en alignant le retour à la normale à l'évolution de la situation du marché de emploi. Une crise aussi extraordinaire que celle que nous connaissons exige des idées nouvelles. Certaines survivront au Covid. C’estcomme ça aussi que l'Histoire s'écrit. D.6.
LES MALADIES OÙ CAPITALIOME Par Directeur du département d'économie de l'Ecole normale supérieure.