1934-Marcel MAUSS: Les techniques du corps

01 janvier 2015

Marcel Mauss (1934) « Les techniques du corps »: Article originalement publié Journal de Psychologie, XXXII, ne, 3-4, 15 mars - 15 avril 1936. Communication présentée à la Société de Psychologie le 17 mai 1934.

Table des matières

 

 

 

LES TECHNIQUES DU CORPS

 

 

CHAPITRE I Notion de technique du corps

CHAPITRE II Principes de classification des techniques du corps

CHAPITRE III Énumération biographique des techniques du corps

CHAPITRE IV Considérations générales

 

 

 

Chapitre I

 

NOTION DE TECHNIQUE DU CORPS

 

 

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Je dis bien les techniques du corps parce qu'on peut faire la théorie de la technique du corps à partir d'une étude, d'une exposition, d'une description pure et simple des techniques du corps. J'entends par ce mot les façons dont les hommes, société par société, d'une façon traditionnelle, savent se servir de leur corps. En tout cas, il faut procéder du concret à l'abstrait, et non pas inversement.

 

Je veux vous faire part de ce que je crois être une des parties de mon enseignement qui ne se retrouve pas ailleurs, que je répète dans un cours d'Ethnologie descriptive (les livres qui contiendront les Instructions sommaires et les Instructions à l'usage des ethnographes sont à publier), et dont j'ai déjà fait l'expérience plusieurs fois dans mon enseignement de l'Institut d'Ethnologie de l'Université de Paris.

 

Quand une science naturelle fait des progrès, elle ne les fait jamais que dans le sens du concret, et toujours dans le sens de l'inconnu. Or, l'inconnu se trouve aux frontières des sciences, là où les professeurs « se mangent entre eux », comme dit Goethe (je dis mange, mais Gœthe n'est pas si poli). C'est généralement dans ces domaines mal partagés que gisent les problèmes urgents. Ces terres en friche portent d'ailleurs une marque. Dans les sciences naturelles telles qu'elles existent, on trouve toujours une vilaine rubrique. Il y a toujours un moment où la science de certains faits n'étant pas encore réduite en concepts, ces faits n'étant pas même groupés organiquement, on plante sur ces masses de faits le jalon d'ignorance : « Divers ». C'est là qu'il faut pénétrer. On est sûr que c'est là qu'il y a des vérités à trouver : d'abord parce qu'on sait qu'on ne sait pas, et parce qu'on a le sens vif de la quantité de faits. Pendant de nombreuses années, dans mon cours d'Ethnologie descriptive, j'ai eu à enseigner en portant sur moi cette disgrâce et cet opprobre de « divers » sur un point où cette rubrique « Divers », en ethnographie, était vraiment hétéroclite. Je savais bien que la marche, la nage, par exemple, toutes sortes de choses de ce type sont spécifiques à des sociétés déterminées ; que les Polynésiens ne nagent pas comme nous, que ma génération n'a pas nagé comme la génération actuelle nage. Mais quels phénomènes sociaux étaient-ce ? C'étaient des phénomènes sociaux « divers », et, comme cette rubrique est une horreur, j'ai souvent pensé à ce « divers », au moins chaque fois que j'ai été obligé d'en parler, et souvent entre temps.

 

Excusez-moi si, pour former devant vous cette notion de techniques du corps, je vous raconte à quelles occasions j'ai poursuivi et comment j'ai pu poser clairement le problème général. Ce fut une série de démarches consciemment et inconsciemment faites.

 

D'abord, en 1898, j'ai été lié à quelqu'un dont je connais bien encore les initiales, mais dont je ne me souviens plus du nom. J'ai eu la paresse de le rechercher. C'était lui qui rédigeait un excellent article sur la « Nage » dans l'édition de la British Enclyclopaedia de 1902, alors en cours. (Les articles « Nage » des deux éditions qui ont suivi sont devenus moins bons.) Il m'a montré l'intérêt historique et ethnographique de la question. Ce fut un point de départ, un cadre d'observation. Dans la suite - je m'en apercevais moi-même -, j'ai assisté au changement des techniques de la nage, du vivant de notre génération. Un exemple va nous mettre immédiatement au milieu des choses : nous, les psychologues, comme les biologistes et comme les sociologues. Autrefois on nous apprenait à plonger après avoir nagé. Et quand on nous apprenait à plonger, on nous apprenait à fermer les yeux, puis à les ouvrir dans l'eau. Aujourd'hui la technique est inverse. On commence tout l'apprentissage en habituant l'enfant à se tenir dans l'eau les yeux ouverts. Ainsi, avant même qu'ils nagent, on exerce les enfants surtout à dompter des réflexes dangereux mais instinctifs des yeux, on les familiarise avant tout avec l'eau, on inhibe des peurs, on crée une certaine assurance, on sélectionne des arrêts et des mouvements. Il y a donc une technique de la plongée et une technique de l'éducation de la plongée qui ont été trouvées de mon temps. Et vous voyez qu'il s'agit bien d'un enseignement technique et qu'il y a, comme pour toute technique, un appren­tissage de la nage. D'autre part, notre génération, ici, a assisté à un changement complet de technique : nous avons vu remplacer par les différentes sortes de crawl la nage à brasse et à tête hors de l'eau. De plus, on a perdu l'usage d'avaler de l'eau et de la cracher. Car les nageurs se considéraient, de mon temps, comme des espèces de bateaux à vapeur. C'était stupide, mais enfin je fais encore ce geste : je ne peux pas me débarrasser de ma technique. Voilà donc une technique du corps spécifique, un art gymnique perfectionné de notre temps.

 

Mais cette spécificité est le caractère de toutes les techniques. Un exemple : pendant la guerre j'ai pu faire des observations nombreuses sur cette spécificité des techniques. Ainsi celle de bêcher. Les troupes anglaises avec lesquelles j'étais ne savaient pas se servir de bêches françaises, ce qui obligeait à changer 8 000 bêches par division quand nous relevions une division française, et inversement. Voilà à l'évidence comment un tour de main ne s'apprend que lentement. Toute technique proprement dite a sa forme.

 

Mais il en est de même de toute attitude du corps. Chaque société a ses habitudes bien à elle. Dans le même temps j'ai eu bien des occasions de m'apercevoir des différences d'une armée à l'autre. Une anecdote à propos de la marche. Vous savez tous que l'infanterie britannique marche à un pas différent du nôtre : différent de fréquence, d'une autre longueur. Je ne parle pas, pour le moment, du balancement anglais, ni de l'action du genou, etc. Or le régiment de Worcester, ayant fait des prouesses considérables pendant la bataille de l'Aisne, à côté de l'infanterie française, demanda l'autorisation royale d'avoir des sonneries et batte­ries françaises, une clique de clairons et de tambours français. Le résultat fut peu encoura­geant. Pendant près de six mois, dans les rues de Bailleul, longtemps après la bataille de l'Aisne, je vis souvent le spectacle suivant : le régiment avait conservé sa marche anglaise et il la rythmait à la française. Il avait même en tête de sa clique un petit adjudant de chasseurs à pied français qui savait faire tourner le clairon et qui sonnait les marches mieux que ses hommes. Le malheureux régiment de grands Anglais ne pouvait pas défiler. Tout était discordant de sa marche. Quand il essayait de marcher au pas, c'était la musique qui ne marquait pas le pas. Si bien que le régiment de Worcester fut obligé de supprimer ses sonneries françaises. En fait les sonneries qui ont été adoptées d'armée à armée, autrefois, pendant la guerre de Crimée, furent des sonneries « au repos », la « retraite », etc. Ainsi j'ai vu d'une façon très précise et fréquente, non seulement pour ce qui était de la marche, mais de la course et de ce qui s'ensuit, la différence des techniques élémentaires aussi bien que sportives entre les Anglais et les Fran­çais. M. le Pr Curt Sachs, qui vit en ce moment parmi nous, a fait la même observation. Il en a parlé dans plusieurs de ses conférences. Il reconnaît à longue distance la marche d'un Anglais et d'un Français.

 

Mais ce n'étaient là que des approches vers le sujet.

 

Une sorte de révélation me vint à l'hôpital. J'étais malade à New York. Je me deman­dais où j'avais déjà vu des demoiselles marchant comme mes infirmières. J'avais le temps d'y réfléchir. Je trouvai enfin que c'était au cinéma. Revenu en France, je remarquai, surtout à Paris, la fréquence de cette démarche ; les jeunes filles étaient Françaises et elles marchaient aussi de cette façon. En fait, les modes de marche américaine, grâce au cinéma, commen­çaient à arriver chez nous. C'était une idée que je pouvais généraliser. La position des bras, celle des mains pendant qu'on marche forment une idiosyncrasie sociale, et non simplement un produit de je ne sais quels agencements et mécanismes purement individuels, presque entièrement psychiques. Exemple : je crois pouvoir reconnaître aussi une jeune fille qui a été élevée au couvent. Elle marche, généralement, les poings fermés. Et je me souviens encore de mon professeur de troisième m'interpellant : « Espèce d'animal, tu vas tout le temps tes grandes mains ouvertes ! » Donc il existe également une éducation de la marche.

 

Autre exemple : il y a des positions de la main, au repos, convenables ou inconvenan­tes. Ainsi vous pouvez deviner avec sûreté, si un enfant se tient à table les coudes au corps et, quand il ne mange pas, les mains aux genoux, que c'est un Anglais. Un jeune Français ne sait plus se tenir: il a les coudes en éventail : il les abat sur la table, et ainsi de suite.

 

En fin, sur la course, j'ai vu aussi, vous avez tous vu, le changement de la technique. Songez que mon professeur de gymnastique, sorti un des meilleurs de Joinville, vers 1860, m'a appris à courir les poings au corps : mouvement complètement contradictoire à tous les mouvements de la course ; il a fallu que je voie les coureurs professionnels de 1890 pour comprendre qu'il fallait courir autrement.

 

J'ai donc eu pendant de nombreuses années cette notion de la nature sociale de l' « habi­tus ». Je vous prie de remarquer que je dis en bon latin, compris en France, « habitus ». Le mot traduit, infiniment mieux qu' « habitude », l' « exis », l' « acquis » et la « faculté » d'Aristote (qui était un psychologue). Il ne désigne pas ces habitudes métaphysiques, cette « mémoire » mystérieuse, sujets de volumes ou de courtes et fameuses thèses. Ces « habi­tudes » varient non pas simplement avec les individus et leurs imitations, elles varient surtout avec les sociétés, les éducations, les convenances et les modes, les prestiges. Il faut y voir des techniques et l'ouvrage de la raison pratique collective et individuelle, là où on ne voit d'ordinaire que l'âme et ses facultés de répétition.

 

Ainsi tout me ramenait un peu à la position que nous sommes ici, dans notre Société, un certain nombre à avoir prise, à l'exemple de Comte : celle de Dumas, par exemple, qui, dans les rapports constants entre le biologique et le sociologique, ne laisse pas très grande place à l'intermédiaire psychologique. Et je conclus que l'on ne pouvait avoir une vue claire de tous ces faits, de la course, de la nage, etc., si on ne faisait pas intervenir une triple considération au lieu d'une unique considération, qu'elle soit mécanique et physique, comme une théorie anatomique et physiologique de la marche, ou qu'elle soit au contraire psychologique ou sociologique. C'est le triple point de vue, celui de « l'homme total », qui est nécessaire.

 

Enfin une autre série de faits s'imposait. Dans tous ces éléments de l'art d'utiliser le corps humain les faits d'éducation dominaient. La notion d'éducation pouvait se superposer à la notion d'imitation. Car il y a des enfants en particulier qui ont des facultés très grandes d'imitation, d'autres de très faibles, mais tous passent par la même éducation, de sorte que nous pouvons comprendre la suite des enchaînements. Ce qui se passe, c'est une imitation prestigieuse. L'enfant, l'adulte, imite des actes qui ont réussi et qu'il a vu réussir par des personnes en qui il a confiance et qui ont autorité sur lui. L'acte s'impose du dehors, d'en haut, fût-il un acte exclusivement biologique, concernant son corps. L'individu emprunte la série des mouvements dont il est composé à l'acte exécuté devant lui ou avec lui par les autres.

 

C'est précisément dans cette notion de prestige de la personne qui fait l'acte ordonné, autorisé, prouvé, par rapport à l'individu imitateur, que se trouve tout l'élément social. Dans l'acte imitateur qui suit se trouvent tout l'élément psychologique et l'élément biologique.

 

Mais le tout, l'ensemble est conditionné par les trois éléments indissolublement mêlés.

 

Tout ceci se rattache facilement à un certain nombre d'autres faits. Dans un livre d'Elsdon Best, parvenu ici en 1925, se trouve un document remarquable sur la façon de marcher de la femme Maori (Nouvelle-Zélande). (Ne dites pas que ce sont des primitifs, je les crois sur certains points supérieurs aux Celtes et aux Germains.) « Les femmes indigènes adoptent un certain « gait » (le mot anglais est délicieux) : à savoir un balancement détaché et cependant articulé des hanches qui nous semble disgracieux, mais qui est extrêmement admiré par les Maori. Les mères dressaient (l'auteur dit « drill ») leurs filles dans cette façon de faire qui s'appelle l' « onioi ». J'ai entendu des mères dire à leurs filles [je traduis] : « toi tu ne fais pas l'onioi », lorsqu'une petite fille négligeait de prendre ce balancement (The Maori, 1, p. 408-9, cf. p. 135). C'était une façon acquise, et non pas une façon naturelle de marcher. En somme, il n'existe peut-être pas de « façon naturelle » chez l'adulte. A plus forte raison lorsque d'autres faits techniques interviennent : pour ce qui est de nous, le fait que nous mar­chons avec des souliers transforme la position de nos pieds ; quand nous marchons sans souliers, nous le sentons bien.

 

D'autre part, cette même question fondamentale se posait à moi, d'un autre côté, à propos de toutes les notions concernant la force magique, la croyance à l'efficacité non seule­ment physique, mais orale, magique, rituelle de certains actes. Ici je suis peut-être encore plus sur mon terrain que sur le terrain aventureux de la psycho-physiologie des modes de la marche, où je me risque devant vous.

 

Voici un fait plus « primitif », australien cette fois : une formule de rituel de chasse et rituel de course en même temps. On sait que l'Australien arrive à forcer à la course les kangourous, les émous, les chiens sauvages. Il arrive à saisir l'opossum en haut de son arbre bien que l'animal offre une résistance particulière. Un de ces rituels de course, observé voici cent ans, est celui de la course au chien sauvage, le dingo, dans les tribus des environs d'Adélaïde. Le chasseur ne cesse pas de chanter la formule suivante :

 

frappe-le avec la houppe de plumes d'aigle (d'initiation, etc.),

frappe-le avec la ceinture,

frappe-le avec le bandeau de tète,

frappe-le avec le sang de la circoncision,

frappe-le avec le sang du bras,

frappe-le avec les menstrues de la femme,

fais-le dormir, etc. 2

 

 

Dans une autre cérémonie, celle de la chasse à l'opossum, l'individu porte dans sa bouche un morceau de cristal de roche (kawemukka), pierre magique entre toutes, et chante une formule de même genre, et c'est ainsi soutenu qu'il peut dénicher l'opossum, qu'il grimpe et peut rester suspendu à sa ceinture dans l'arbre, qu'il force et qu'il peut prendre et tuer ce gibier difficile.

 

Les rapports entre les procédés magiques et les techniques de la chasse sont évidents, trop universels pour insister.

 

Le phénomène psychologique que nous constatons en ce moment est évidemment, du point de vue habituel du sociologue, trop facile à savoir et à comprendre. Mais ce que nous voulons saisir maintenant, c'est la confiance, le momentum psychologique qui peut s'attacher à un acte qui est avant tout un fait de résistance biologique, obtenue grâce à des mots et à un objet magique.

 

Acte technique, acte physique, acte magico-religieux sont confondus pour l'agent. Voilà les éléments dont je disposais.

 

 

*

* *

 

Tout ceci ne me satisfaisait pas. Je voyais comment tout pouvait se décrire, mais non s'organiser ; je ne savais quel nom., quel titre donner à tout cela.

 

C'était très simple, je n'avais qu'à m'en référer à la division des actes traditionnels en techniques et en rites, que je crois fondée. Tous ces modes d'agir étaient des techniques, ce sont les techniques du corps.

 

Nous avons fait, et j'ai fait pendant plusieurs années l'erreur fondamentale de ne considérer qu'il y a technique que quand il y a instrument. Il fallait revenir à des notions anciennes, aux données platoniciennes sur la technique, comme Platon parlait d'une technique de la musique et en particulier de la danse, et étendre cette notion.

 

J'appelle technique un acte traditionnel efficace (et vous voyez qu'en ceci il n'est pas différent de l'acte magique, religieux, symbolique). Il faut qu'il soit traditionnel et efficace. Il n'y a pas de technique et pas de transmission, s'il n'y a pas de tradition. C'est en quoi l'homme se distingue avant tout des animaux : par la transmission de ses techniques et très probablement par leur transmission orale.

 

Donnez-moi donc la permission de considérer que vous adoptez mes définitions. Mais quelle est la différence entre l'acte traditionnel efficace de la religion, l'acte traditionnel, efficace, symbolique, juridique, les actes de la vie en commun, les actes moraux d'une part, et l'acte traditionnel des techniques d'autre part ? C'est que celui-ci est senti par l'auteur comme un acte d'ordre mécanique, physique ou physico-chimique et qu'il est poursuivi dans ce but.

 

Dans ces conditions, il faut dire tout simplement : nous avons affaire à des techniques du corps. Le corps est le premier et le plus naturel instrument de l'homme. Ou plus exacte­ment, sans parler d'instrument, le premier et le plus naturel objet technique, et en même temps moyen technique, de l'homme, c'est son corps. Immédiatement, toute cette grande catégorie de ce que, en sociologie descriptive, je cIassais comme « divers » disparaît de cette rubrique et prend forme et corps : nous savons où la ranger.

 

Avant les techniques à instruments, il y a l'ensemble des techniques du corps. Je n'exagère pas l'importance de ce genre de travail, travail de taxinomie psycho-sociologique. Mais c'est quelque chose : l'ordre mis dans des idées, là où il n'y en avait aucun. Même à l'intérieur de ce groupement de faits, le principe permettait un classement précis. Cette adap­tation constante à un but physique, mécanique, chimique (par exemple quand nous buvons) est poursuivie dans une série d'actes montés, et montés chez l'individu non pas simplement par lui-même, mais par toute son éducation, par toute la société dont il fait partie, à la place qu'il y occupe.

 

Et de plus, toutes ces techniques se rangeaient très facilement dans un système qui nous est commun : la notion fondamentale des psychologues, surtout Rivers et Head, de la vie symbolique de l'esprit ; cette notion que nous avons de l'activité de la conscience comme étant avant tout un système de montages symboliques.

 

Je n'en finirais plus si je voulais vous montrer tous les faits que nous pourrions énumérer pour faire voir ce concours du corps et des symboles moraux ou intellectuels. Regardons-nous en ce moment nous-mêmes. Tout en nous tous se commande. Je suis en conférencier avec vous ; vous le voyez à ma posture assise et à ma voix, et vous m'écoutez assis et en silence. Nous avons un ensemble d'attitudes permises ou non, naturelles ou non. Ainsi nous attribuerons des valeurs différentes au fait de regarder fixement : symbole de politesse à l'armée, et d'impolitesse dans la vie courante.

 

 

 

 

 

 

Chapitre II

 

PRINCIPES DE CLASSIFICATION

DES TECHNIQUES DU CORPS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Deux choses étaient immédiatement apparentes à partir de cette notion de techniques du corps : elles se divisent et varient par sexes et par âges.

 

 

1. Division des techniques du corps entre les sexes (et non pas simplement division du travail entre les sexes). - La chose est assez considérable. Les observations de Yerkes et de Köhler sur la position des objets par rapport au corps et spécialement au giron, chez le singe, peuvent inspirer des remarques générales sur la différence d'attitudes des corps en mouvement par rapport à des objets en mouvement dans les deux sexes. Il y a d'ailleurs, sur ce point, des observations classiques chez l'homme. Il faudrait les compléter. Je me permets d'indiquer à mes amis psychologues cette série de recherches. J'y ai peu de compétence et, d'autre part, n'en aurais pas le temps. Prenons la façon de fermer le poing. L'homme serre normalement le poing le pouce en dehors, la femme le serre le pouce en dedans ; peut-être parce qu'elle n'y a pas été éduquée, mais je suis certain que, si on l'éduquait, ce serait difficile. Le coup de poing, le lancer du coup sont mous. Et tout le monde sait que le lancer de la femme, le jet de pierre est, non seulement mou, mais toujours différent de celui de l'homme : plan vertical au lieu d'horizontal.

 

Peut-être y a-t-il là le cas de deux instructions. Car il y a une société des hommes et une société des femmes. Je crois cependant qu'il y a peut-être aussi des choses biologiques et d'autres psychologiques, à trouver. Mais là, encore une fois, le psychologue tout seul ne pourra donner que des explications douteuses, et il lui faut la collaboration de deux sciences voisines : physiologie, sociologie.

 

 

2. Variation des techniques du corps avec les âges. - L'enfant s'accroupit normale­ment. Nous ne savons plus nous accroupir. Je considère que c'est une absurdité et une inféri­orité de nos races, civilisations, sociétés. Un exemple. J'ai vécu au front avec les Australiens (blancs). Ils avaient sur moi une supériorité considérable. Quand nous faisions halte dans les boues ou dans l'eau, ils pouvaient s'asseoir sur leurs talons, se reposer, et la « flotte », comme on disait, restait au-dessous de leurs talons. J'étais obligé de rester debout dans mes bottes, tout le pied dans l'eau. La position accroupie est, à mon avis, une position intéressante que l'on peut conserver à un enfant. La plus grosse erreur est de la lui enlever. Toute l'humanité, excepté nos sociétés, l'a conservée.

 

Il semble d'ailleurs que, dans la suite des âges de la race humaine, cette posture ait éga­le­ment changé d'importance. Vous vous rappelez qu'autrefois on considérait comme un signe de dégénérescence l'arcature des membres inférieurs. On a donné de ce trait de race une explication physiologique. Celui que Virchow encore considérait comme un malheureux dégénéré et qui n'est rien moins que l'homme dit de Néanderthal avait les jambes arquées. C'est qu'il vivait normalement accroupi. Il y a donc des choses que nous croyons de l'ordre de l'hérédité qui sont en réalité d'ordre physiologique, d'ordre psychologique et d'ordre social. Une certaine forme des tendons et même des os n'est que la suite d'une certaine forme de se porter et de se poser. C'est assez clair. Par ce procédé, il est possible non seulement de classer les techniques, mais de classer leurs variations par âge et par sexe.

 

Cette classification par rapport à laquelle toutes les classes de la société se divisent étant posée, on peut en entrevoir une troisième.

 

 

3. Classement des techniques du corps par rapport au rendement. - Les techniques du corps peuvent se classer par rapport à leur rendement, par rapport aux résultats de dressage. Le dressage, comme le montage d'une machine, est la recherche, l'acquisition d'un rendement. Ici c'est un rendement humain. Ces techniques sont donc les normes humaines du dressage humain. Ces procédés que nous appliquons aux animaux, les hommes se les sont volontairement appliqués à eux-mêmes et à leurs enfants. Ceux-ci sont probablement les premiers êtres qui aient été ainsi dressés, avant tous les animaux, qu'il fallut d'abord appri­voiser. Je pourrais par conséquent les comparer dans une certaine mesure, elles-mêmes et leur transmission, à des dressages, les ranger par ordre d'efficacité.

 

Ici se place la notion, très importante en psychologie comme en sociologie, d'adresse. Mais en français nous n'avons qu'un mauvais terme, «habile », qui traduit mal le mot latin «habilis », bien meilleur pour désigner les gens qui ont le sens de l'adaptation de tous leurs mouvements bien coordonnés aux buts, qui ont des habitudes, qui « savent y faire ». C'est la notion anglaise de « craft », de « clever » (adresse et présence d'esprit et habitude), c'est l'habileté à quelque chose. Encore une fois nous sommes bien dans le domaine technique.

 

 

4. Transmission de la forme des techniques. - Dernier point de vue : l'enseignement des techniques étant essentiel, nous pouvons les classer par rapport à la nature de cette édu­ca­tion et de ce dressage. Et voilà un nouveau champ d'études : des foules de détails inobser­vés et dont il faut faire l'observation, composent l'éducation physique de tous les âges et des deux sexes. L'éducation de l'enfant est pleine de ce qu'on appelle des détails, mais qui sont essentiels. Soit le problème de l'ambidextrie, par exemple : nous observons mal les mouve­ments de la main droite et ceux de la main gauche et savons mal combien tous sont appris. On reconnaît de prime abord un pieux musulman : même lorsqu'il a une fourchette et un couteau (ce qui est rare), il fera tout l'impossible pour ne se servir que de sa main droite. Il ne doit jamais toucher à la nourriture avec sa gauche, à certaines parties de son corps avec sa droite. Pour savoir pourquoi il ne fait pas tel geste et fait tel autre, il ne suffit ni de physiologie ni de psychologie de la dissymétrie motrice chez l'homme, il faut connaître les traditions qui l'imposent. Robert Hertz a bien posé ce problème 3. Mais des réflexions de ce genre et d'autres peuvent s'appliquer à tout ce qui est choix social des principes des mouvements.

 

Il y a lieu d'étudier tous les modes de dressage, d'imitation et tout particulièrement ces façons fondamentales que l'on peut appeler le mode de vie, le modus, le tonus, la « matière », les « manières », la « façon ».

 

Voilà une première classification, ou plutôt quatre points de vue.

 

 

 

 

 

Chapitre III

 

ÉNUMÉRATION BIOGRAPHIQUE

DES TECHNIQUES DU CORPS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Une tout autre classification est, je ne dirai pas plus logique, mais plus facile pour l'observateur. C'est une énumération simple. J'avais projeté de vous présenter une série de petits tableaux, comme en préparent les professeurs américains. Nous allons tout simplement suivre à peu près les âges de l'homme, la biographie normale d'un individu, pour ranger les techniques du corps qui le concernent ou qu'on lui apprend.

 

 

1. Techniques de la naissance et de l'obstétrique. - Les faits sont relativement mal connus, et beaucoup de renseignements classiques sont discutables 4. Parmi les bons sont ceux de Walther Roth, à propos des tribus australiennes du Queensland et de la Guyane Britannique.

 

Les formes de l'obstétrique sont très variables. L'enfant Bouddha est né, sa mère, Mâya, se tenant droite accrochée à une branche d'arbre. Elle a accouché debout. Une bonne partie des femmes de l'Inde accouchent encore ainsi. Des choses que nous croyons normales, à savoir l'accouchement dans la position couchée sur le dos, ne sont pas plus normales que les autres, par exemple les positions à quatre pattes. Il y a des techniques de l'accouchement, soit du côté de la mère, soit du côté de ses aides, de la saisie de l'enfant ; ligature et section du cordon ; soins de la mère ; soins de l'enfant. Voilà une certaine quantité de questions qui sont assez considérables. En voici d'autres : le choix de l'enfant, l'exposition des infirmes, la mise à mort des jumeaux sont des moments décisifs dans l'histoire d'une race. Dans l'histoire ancienne comme dans les autres civilisations, la reconnaissance de l'enfant est un événement capital.

 

 

2. Techniques de l'enfance. - Élevage et nourriture de l'enfant. - Attitudes des deux êtres en rapport : la mère et l'enfant. Considérons l'enfant : la succion, etc., le portage, etc. L'histoire du portage est très importante. L'enfant porté à même la peau de sa mère pendant deux ou trois ans a une tout autre attitude vis-à-vis de sa mère qu'un enfant non porté 5 ; il a un contact avec sa mère tout autre que l'enfant de chez nous. Il s'accroche au cou, à l'épaule, il est à califourchon sur la hanche. C'est une gymnastique remarquable, essentielle pour toute sa vie. Et c'est une autre gymnastique pour la mère que de le porter. Même il semble qu'il y ait ici naissance d'états psychiques disparus de nos enfances. Il y a des contacts de sexes et de peaux, etc.

 

Sevrage. - Très long à se faire, généralement deux et trois ans. Obligation de nourrir, quelquefois même obligation de nourrir des animaux. La femme est très longue à se sevrer de son lait. Il y a, de plus, des relations entre le sevrage et la reproduction, des arrêts de la reproduction pendant le sevrage 6.

 

L'humanité peut assez bien se diviser en gens à berceaux et gens sans berceaux. Car il y a des techniques du corps qui supposent un instrument. Dans les pays à berceaux se rangent presque tous les peuples des deux hémisphères nord, ceux de la région andine, ainsi qu'un certain nombre de populations de l'Afrique centrale. Dans ces deux derniers groupes, l'usage du berceau coïncide avec la déformation cranienne (qui a peut-être de graves conséquences physiologiques).

 

L'enfant après sevrage. - Il sait manger et boire ; il est éduqué à la marche ; on exerce sa vision, son oreille, ses sens du rythme et de la forme et du mouvement, souvent pour la danse et la musique.

 

Il reçoit les notions et les usages d'assouplissement, de respiration. Il prend certaines postures, qui lui sont souvent infligées.

 

 

3. Techniques de l'adolescence. - A observer surtout chez l'homme. Moins impor­tantes chez les filles dans les sociétés à l'étude desquelles un cours d'Ethnologie est destiné. Le grand moment de l'éducation du corps est, en effet, celui de l'initiation. Nous nous imaginons, en vertu de la façon dont nos fils et filles sont élevés, que les uns et les autres acquièrent les mêmes manières et postures et reçoivent le même entraînement partout. Cette idée est déjà erronée chez nous - elle est totalement fausse en pays dits primitifs. De plus, nous décrivons les faits comme s'il avait toujours et partout existé quelque chose du genre de l'école de chez nous qui débute tout de suite et doit garder et dresser l'enfant à la vie, C'est le contraire qui est la règle. Par exemple : dans toutes les sociétés noires, l'éduca­tion du garçon s'intensifie à son âge pubère, celle des femmes restant pour ainsi dire traditionnelle. Il n'y a pas d'école pour les femmes. Elles sont à l'école de leurs mères et s'y forment constamment, pour passer, sauf exceptions, directement à l'état d'épouses. L'enfant mêle entre dans la société des hommes où il apprend son métier et surtout son métier militaire. Cependant, pour les hommes comme pour les femmes, le moment décisif est celui de l'adolescence, C'est à ce moment qu'ils apprennent définitivement les techniques du corps qu'ils garderont pendant tout leur âge adulte.

 

 

4. Techniques de l'âge adulte. - Pour inventorier celles-ci, on peut suivre les divers moments de la journée où se répartissent les mouvements coordonnés et arrêts.

 

Nous pouvons distinguer le sommeil et la veille et, dans la veille, le repos et l'activité.

 

Techniques du sommeil. - La notion que le coucher est quelque chose de naturel est complètement inexacte. Je peux vous dire que la guerre m'a appris à dormir partout, sur des tas de cailloux par exemple, mais que je n'ai jamais pu changer de lit sans avoir un moment d'insomnie : ce n'est qu'au deuxième jour que je peux m'endormir vite.

 

Ce qui est très simple, c'est que l'on peut distinguer les sociétés qui n'ont rien pour dormir, sauf « la dure », et les autres qui s'aident d'instrument. Là « civilisation par 150 de latitude » dont parle Graebner 7 se caractérise entre autres par l'usage pour dormir d'un banc pour la nuque. L'accoudoir est souvent un totem, quelquefois sculpté de figures accroupies d'hommes, d'animaux totémiques. - Il y a les gens à natte et les gens sans natte (Asie, Océanie, une partie de l'Amérique). - Il y a les gens à oreillers et les gens sans oreillers. - Il y a les populations qui se mettent très serrées en rond pour dormir, autour d'un feu, ou même sans feu. Il y a des façons primitives de se réchauffer et de chauffer les pieds. Les Fuégiens, qui vivent dans un endroit très froid, ne savent que se chauffer les pieds au moment où ils dorment, n'ayant qu'une seule couverture de peau (guanaco). - Il y a enfin le sommeil debout. Les Masaï peuvent dormir debout. J'ai dormi debout en montagne. J'ai dormi souvent à cheval, même en marche quelquefois : le cheval était plus intelligent que moi. Les vieux historiens des invasions nous représentent Huns et Mongols dormant, à cheval. C'est encore vrai, et leurs cavaliers dormant n'arrêtant pas la marche des chevaux.

 

Il y a l'usage de la couverture. Gens qui dorment couverts et non couverts. Il y a le hamac et la façon de dormir suspendu.

 

Voilà une grande quantité de pratiques qui sont à la fois des techniques du corps et qui sont profondes en retentissements et effets biologiques. Tout ceci peut et doit être observé sur le terrain, des centaines de ces choses sont encore à connaître.

 

Veille : Techniques du repos. - Le repos peut être repos parfait ou simple arrêt : couché, assis, accroupi, etc. Essayez de vous accroupir. Vous verrez la torture que vous donne, par exemple, un repas marocain pris suivant tous les rites. La façon de s'asseoir est fondamentale. Vous pouvez distinguer l'humanité accroupie et l'humanité assise. Et, dans celle-ci, distinguer les gens à bancs et les gens sans bancs et estrades ; les gens à sièges et les gens sans sièges. Le siège de bois porté par des figures accroupies est répandu, chose très remarquable, dans toutes les régions du quinzième degré de latitude nord et de l'Équateur des deux continents 8. Il y a les gens qui ont des tables et les gens qui n'en ont pas. La table, la « trapeza » grecque, est loin d'être universelle. Normalement, c'est encore un tapis, une natte, dans tout l'Orient. Tout ceci est assez compliqué, car ces repos comportent le repas, la conversation, etc. Certaines sociétés prennent leurs repos dans des positions singulières. Ainsi toute l'Afrique Nilotique et une partie de la région du Tchad, jusqu'au Tanganyka, est peuplée par des hommes qui, aux champs, se mettent en échassiers pour se reposer. Un certain nombre réussit à rester sur un seul pied sans perche, d'autres s'appuient sur un bâton. Ce sont là de véritables traits de civilisations, communs à un grand nombre, à des familles entières de peuples, que forment ces techniques du repos. Bien ne semble plus naturel à des psychologues ; je ne sais pas s'ils sont tout à fait de mon avis, mais je crois que ces postures dans la savane sont dues à la hauteur des herbes, à la fonction de berger, de sentinelles, etc. ; elles sont difficilement acquises par éducation et conservées.

 

Vous avez le repos actif, généralement esthétique ; ainsi est fréquente même la danse au repos, etc. Nous reviendrons là-dessus.

 

Techniques de l'activité, du mouvement. - Par définition, le repos, c'est l'absence de mouvements, le mouvement, l'absence de repos. Voici une énumération pure et simple :

 

Mouvements du corps entier : ramper ; fouler ; marcher. La marche : habitus du corps debout en marchant, respiration, rythme de la marche, balancement des poings, des coudes, progression le tronc en avant du corps ou par avancement des deux côtés du corps alternativement (nous avons été habitués à avancer tout le corps d'un coup). Pieds en dehors, pieds en dedans. Extension de la jambe. On se moque du « pas de l'oie ». C'est le moyen pour l'armée allemande d'obtenir le maximum d'extension de la jambe, étant donné surtout que l'ensemble des hommes du Nord, hauts sur jambes, ont le goût de faire le pas le plus long possible. Faute de ces exercices, un grand nombre d'entre nous, en France, restons à quelques degrés cagneux du genou. Voilà une de ces idiosyncrasies qui sont à la fois de race, de mentalité individuelle et de mentalité collective. Les techniques comme celles du demi-tour sont des plus curieuses. Le demi-tour « par principe » à l'anglaise est si différent du nôtre que c'est toute une étude de l'apprendre.

 

Course. - Position du pied, position des bras, respiration. magie de la course, endurance. J'ai vu à Washington le chef de la Confrérie du feu des Indiens Hopi qui venait, avec quatre de ses hommes, protester contre la défense de se servir de certains alcools pour leurs cérémonies. C'était certainement le meilleur coureur du monde. Il avait fait 250 milles sans arrêt. Tous ces Pueblos sont coutumiers de hauts faits physiques de toutes sortes. Hubert, qui les avait vus, les comparait physiquement aux athlètes japonais. Ce même Indien était un danseur incomparable.

 

Enfin nous arrivons à des techniques de repos actif qui ne relèvent pas simplement de l'esthétique, mais aussi des jeux du corps.

 

Danse. - Vous avez peut-être assisté aux leçons de M. von Hornbostel et de M. Curt Sachs. Je vous recommande la très belle histoire de la danse de ce dernier 9. J'admets leur division en danses au repos et danses en action. J'admets peut-être moins l'hypothèse qu'ils font sur la répartition de ces danses. Ils sont victimes de l'erreur fondamentale sur laquelle vit une partie de la sociologie. Il y aurait des sociétés à descendance exclusivement masculine et d'autres à descendance utérine. Les unes, féminisées, danseraient plutôt sur place ; les autres, à descendance par les mâles, mettraient leur plaisir dans le déplacement.

 

M. Curt Sachs a mieux classé ces danses en danses extraverties et danses intraverties. Nous sommes en pleine psychanalyse, probablement assez fondée ici. En vérité le sociologue doit voir les choses d'une façon plus complexe. Ainsi, les Polynésiens, et les Maori en particulier, se trémoussent très fort, même sur place, ou se déplacent très fort lorsqu'ils ont la place pour ce faire.

 

Il y a à distinguer la danse des hommes et celle des femmes, souvent opposées.

 

Enfin il faut savoir que la danse enlacée est un produit de la civilisation moderne d'Europe. Ce qui vous démontre que des choses tout à fait naturelles pour nous sont historiques. Elles sont d'ailleurs sujet d'horreur pour le monde entier, sauf pour nous.

 

Je passe aux techniques du corps qui font même fonction de métiers et partie de métiers ou de techniques plus complexes.

 

Saut. - Nous avons assisté à la transformation de la technique du saut. Nous avons tous sauté à partir d'un tremplin et, encore une fois, de face. Ceci a heureusement cessé. Actuellement on saute, heureusement, de côté. Saut en longueur, largeur, profondeur. Saut de position, saut à la perche. Ici, nous retrouvons les sujets de réflexion de nos amis Köhler, Guillaume et Meyerson : la psychologie comparée de l'homme et des animaux. Je cesse d'en parler. Ces techniques varient infiniment.

 

Grimper. -Je peux vous dire que je suis très mauvais grimpeur à l'arbre, - passable en montagne et sur le rocher. Différence d'éducation, par conséquent de méthode.

 

Une méthode d'ascension à l'arbre avec la ceinture ceignant l'arbre et le corps est capitale, chez tous les soi-disant primitifs. Or, nous n'avons chez nous même pas l'emploi de cette ceinture. Nous voyons l'ouvrier des télégraphes grimper avec ses crampons seuls et sans ceinture. On devrait leur apprendre ce procédé 10.

 

L'histoire des méthodes d'alpinisme est tout à fait remarquable. Elle a fait des progrès fabuleux pendant mon existence.

 

Descente. - Rien n'est plus vertigineux que de voir un Kabyle descendre avec des ba­bou­ches. Comment peut-il tenir et ne pas perdre ses babouches ? J'ai essayé de voir, de faire, je ne comprends pas.

 

Je ne comprends pas non plus d'ailleurs comment les dames peuvent marcher avec leurs hauts talons. Ainsi il y a tout à observer, et non pas seulement à comparer.

 

Nage. - Je vous ai dit ce que j'en pensais. Plonger, nager; utilisations de moyens supplé­men­taires : outres, planches, etc. Nous sommes sur la voie de l'invention de la navigation. J'ai été un de ceux qui ont critiqué le livre des de Rougé sur l'Australie, montré leurs plagiats, cru à leurs graves inexactitudes. Avec tant d'autres je réputais fable leur récit : ils avaient vu cavalcader de grandes tortues de mer par les Niol-Niol (W. Australia N.). Or nous avons maintenant d'excellentes photographies où l'on voit ces gens chevauchant des tortues. De la même façon, l'histoire du morceau de bois sur lequel on nage a été notée par Rattray pour les Ashanti (vol. 1). De plus, elle est certaine pour les indigènes de presque toutes les lagunes de Guinée, de Porto-Novo, de nos propres colonies.

 

Mouvements de force. - Pousser, tirer, lever. Tout le monde sait ce que c'est qu'un coup de rein. C'est une technique apprise et non pas une simple série de mouvements.

 

Lancer, jeter en l'air, en surface, etc. ; la façon de tenir l'objet à lancer dans ses doigts est remarquable et comporte de grandes variations.

 

Tenir. Tenir avec les dents. Usage des doigts de pied, de l'aisselle, etc.

 

Toute cette étude des mouvements mécaniques est bien entamée. C'est la formation de couples mécaniques avec le corps. Vous vous rappelez bien la grande théorie de Reulaux sur la formation de ces couples. Et on se souvient ici du grand nom de Farabeuf. Dès que je me sers de mon poing, à plus forte raison lorsque l'homme a eu « le coup de poing chelléen » en mains, des « couples » sont formés.

 

Ici se placent tous les tours de main, les passe-passe, l'athlétisme, l'acrobatie, etc. Je dois vous dire que j'ai eu la plus grande admiration pour les prestidigitateurs, les gymnastes, et je ne cesse pas de l'avoir.

 

Techniques des soins du corps. Frottage, lavage, savonnage. - Ce dossier est presque d'hier. Les inventeurs du savon ne sont pas les Anciens, ils ne se savonnaient pas. Ce sont les Gaulois. Et d'autre part, indépendamment, toute l'Amérique Centrale et celle du Sud (Nord-Est) se savonnait avec le bois de Panama, le « brazil », d'où le nom de cet empire.

 

Soins de la bouche. - Technique du tousser et du cracher. Voici une observation person­nelle. Une petite fille ne savait pas cracher et chacun de ses rhumes en était aggravé. Je me suis informé. Dans le village de son père et dans la famille de son père particulièrement, au Berry, on ne sait pas cracher. Je lui ai appris à cracher. Je lui donnai quatre sous par crachat. Comme elle était désireuse d'avoir une bicyclette, elle a appris à cracher. Elle est la première de la famille à savoir cracher.

 

Hygiène des besoins naturels. - Ici je pourrais vous énumérer des faits sans nombre.

 

Technique de la consommation. Manger. - Vous vous rappelez l'anecdote du shah de Perse, répétée par Höffding. Le shah, invité de Napoléon 111, mangeait avec ses doigts ; l'empereur insiste pour qu'il se serve d'une fourchette d'or. « Vous ne savez pas de quel plaisir vous vous privez », lui répond le Shah.

 

Absence et usage du couteau. Une énorme erreur de fait est celle de Mac Gee qui crut avoir observé que les Seri (presqu'île de la Madeleine, Californie), étant dénués du sens du couteau, étaient les plus primitifs des hommes. Ils n'ont pas de couteau pour manger, voilà tout.

 

Boisson. - Il est très utile d'apprendre aux enfants à boire à même la source, le jet, etc., ou dans des traces d'eau, etc., à boire à la régalade, etc.

 

Techniques de la reproduction. - Rien n'est plus technique que les positions sexuelles. Très peu d'auteurs ont eu le courage de parler de cette question. Il faut être reconnaissant à M. Krauss d'avoir publié sa grande collection d'Anthropophyteia. Considé­rons par exemple la technique de la position sexuelle qui consiste en ceci : la femme a les jambes suspendues par les genoux aux coudes de l'homme. C'est une technique spécifique de tout le Pacifique, depuis l'Australie jusqu'au fond du Pérou, en passant par le détroit de Behring - pour ainsi dire très rare ailleurs.

 

Il y a toutes les techniques des actes sexuels normaux et anormaux. Attouchements par sexe, mélange des souffles, baisers, etc. Ici les techniques et la morale sexuelles sont en étroits rapports.

 

7º Il y a enfin les techniques des soins, de l'anormal : massages, etc. Mais passons.

 

 

 

 

 

 

Chapitre IV

 

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Des questions générales vous intéresseront peut-être plus que ces énumérations de techniques que j'ai trop longuement traitées devant vous.

 

Ce qui ressort très nettement de celles-ci, c'est que nous nous trouvons partout en présence de montages physio-psycho-sociologiques de séries d'actes. Ces actes sont plus ou moins habituels et plus ou moins anciens dans la vie de l'individu et dans l'histoire de la société.

 

Allons plus loin : l'une des raisons pour lesquelles ces séries peuvent être montées plus facilement chez l'individu, c'est précisément parce qu'elles sont montées par et pour l'autorité sociale. Caporal, voici comment j'enseignais la raison de l'exercice en rang serré, la marche par quatre et au pas. Je défendais de marcher au pas et de se mettre en rang et en deux files par quatre, et j'obligeais l'escouade à passer entre deux des arbres de la cour. Ils se marchaient les uns sur les autres. Ils se sont rendu compte que ce qu'on leur faisait faire n'était pas si bête. Il y a dans tout l'ensemble de la vie en groupe une espèce d'éducation des mouvements en rang serré.

 

Dans toute société, tout le monde sait et doit savoir et apprendre ce qu'il doit dans toutes conditions. Naturellement la vie sociale n'est pas exempte de stupidité et d'anorma­lités. L'erreur peut être un principe. La marine française n'apprend que depuis peu à nager à ses matelots. Mais exemple et ordre, voilà le principe. Il y a donc une forte cause sociologique à tous ces faits. Vous m'en rendrez, j'espère, raison.

 

D'autre part, puisque ce sont des mouvements du corps, tout suppose un énorme appareil biologique, physiologique. Quelle est l'épaisseur de la roue d'engrenage psycho­lo­gique ? Je dis exprès roue d'engrenage. Un comtiste dirait qu'il n'y a pas d'intervalle entre le social et le biologique. Ce que je peux vous dire, c'est que je vois ici les faits psychologiques comme engrenage et que je ne les vois pas comme causes, sauf dans les moments de création ou de réforme. Les cas d'invention, de positions de principes sont rares. Les cas d'adaptation sont une chose psychologique individuelle. Mais généralement ils sont commandés par l'éducation, et au moins par les circonstances de la vie en commun, du contact.

 

D'autre part, il y a deux grosses questions à l'ordre du jour de la psychologie: celle de la capacité individuelle, de l'orientation technique et celle de la caractéristique, de la biotypo­logie, qui peuvent concourir avec cette brève recherche que nous venons de faire. Les grands progrès de la psychologie dans les derniers temps n'ont pas été faits, à mon avis, à propos de chacune des soi-disant facultés de la psychologie, mais en psychotechnique, et en analyse des « touts » psychiques.

 

Ici l'ethnologue rencontre les grosses questions des possibilités psychiques de telle et telle race et de telle et telle biologie de tel et tel peuple. Ce sont des questions fondamentales. Je crois qu'ici encore, quoi qu'il semble, nous sommes en présence de phénomènes biologico-sociologiques. Je crois que l'éducation fondamentale de toutes ces techniques consiste à faire adapter le corps à son usage. Par exemple, les grandes épreuves de stoïcisme, etc., qui constituent l'initiation dans la plus grande partie de l'humanité, ont pour but d'apprendre le sang-froid, la résistance, le sérieux, la présence d'esprit, la dignité, etc. La principale utilité que je vois à mon alpinisme d'autrefois fut cette éducation de mon sang-froid qui me permit de dormir debout sur le moindre replat au bord de l'abîme.

 

Je crois que toute cette notion de l'éducation des races qui se sélectionnent en vue d'un rendement déterminé est un des moments fondamentaux de l'histoire elle-même : éducation de la vue, éducation de la marche - monter, descendre, courir. - C'est en particulier dans l'éducation du sang-froid qu'elle consiste. Et celui-ci est avant tout un mécanisme de retardement, d'inhibition de mouvements désordonnés ; ce retardement permet une réponse ensuite coordonnée de mouvements coordonnés partant alors dans la direction du but alors choisi. Cette résistance à l'émoi envahissant est quelque chose de fondamental dans la vie sociale et mentale. Elle sépare entre elles, elle classe même les sociétés dites primitives : suivant que les réactions y sont plus ou moins brutales, irréfléchies, inconscientes, ou au contraire isolées, précises, commandées par une conscience claire.

 

C'est grâce à la société qu'il y a une intervention de la conscience. Ce n'est pas grâce à l'inconscience qu'il y a une intervention de la société. C'est grâce à la société qu'il y a sûreté des mouvements prêts, domination du conscient sur l'émotion et l'inconscience. C'est par raison que la marine française obligera ses matelots à apprendre à nager.

 

De là nous viendrions aisément à des problèmes beaucoup plus philosophiques.

 

Je ne sais pas si vous avez fait attention à ce que notre ami Granet a déjà indiqué de ses grandes recherches sur les techniques du Taoïsme, les techniques du corps, de la respiration en particulier. J'ai assez fait d'études dans les textes sanskrits du Yoga pour savoir que les mêmes faits se rencontrent dans l'Inde. Je crois que précisément il y a, même au fond de tous nos états mystiques, des techniques du corps qui n'ont pas été étudiées, et qui furent parfaitement étudiées par la Chine et par l'Inde, dès des époques très anciennes. Cette étude socio-psycho-biologique de la mystique doit être faite. Je pense qu'il y a nécessairement des moyens biologiques d'entrer en « communication avec le Dieu ». Quoique enfin la technique des souffles, etc., ne soit le point de vue fondamental que dans l'Inde et la Chine, je la crois beaucoup plus généralement répandue. En tout cas, nous avons sur ce point des moyens de comprendre un grand nombre de faits, que nous n'avons pas jusqu'ici compris. Je crois même que toutes les découvertes récentes en réfléxothérapie méritent notre attention, à nous, sociologues, après celle des biologistes et celle des psychologues... beaucoup plus compé­tents que nous.

 

1 Extrait du Journal de Psychologie, XXXII, ne, 3-4, 15 mars - 15 avril 1936. Communication présentée à la Société de Psychologie le 17 mai 1934.

2 TEICHELMANN et SCHURMANN, Outlines of a Grammar, Vocabulary, etc., Sth.-Australia, Adélaïde, 1840. Répété par EYRE, Journal, etc., II, p. 241.

3 La Prééminence de la main droite. Réimprimé dans Mélanges de Sociologie religieuse et de folklore, Alcan.

4 Même les dernières éditions du PLOSS, Das Weib (éditions de Bartels, etc.), laissent à désirer sur ce point.

5 Des observations commencent à être publiées sur ce point.

6 La grande collection de faits rassemblés par Ploss, refaite par Bar tels, est satisfaisante sur ce point.

7 GRAEBNER, Ethnologie, Leipzig, 1923.

8 Ceci est une des bonnes observations de GRAEBNER, ibid.

9 Curt SACHS, Weltgeschichte des Tanzes, Berlin, 1933.

10 Je viens de le voir enfin utilisé (printemps 1935).

 


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