1890-Pierre Janet

Pierre Janet (comme Claparede) me paraissent des bonnes entrées en psychologie. Piaget explique leurs contributions et nous permet de mieux les "situer".

Pierre Janet (1859-194
Psychologue, philosophe, médecin, professeur au Collège de France, il bénéficie d'une renommée mondiale tant pour sa pratique éclectique de thérapeute que pour la finesse de ses théories, attribuant notamment des pensées et comportements automatiques à un "Subconscient".
Le succès de l'inconscient freudien, concurrent, vaudra le purgatoire à Janet jusqu'à la fin du XX' siècle.

Théorie de Pierre JANET.

Toute conduite, selon JANET, suppose deux types d'"actions".

  1. L'action primaire, qui se définit comme la relation entre le sujet et les objets du monde extérieur (choses ou personnes) sur lesquels il agit. L'action primaire est faite de structures de niveau différent (réflexes, perceptions, etc.), mais toujours cognitives.
  2. L'action secondaire, réaction du sujet à sa propre action, et qui comprend toutes les régulations dont l'effet est de renforcer (ou de freiner) l'action primaire : ainsi l'effort, ou au contraire la fatigue qui anticipe sur l'échec, ou encore les réactions de terminaison (joie, déception), qui achèvent l'action. L'action secondaire est donc un réglage de forces, qui réalise l'économie interne de l'action et en constitue l'énergétique. Pour JANET, elle relève de la seule affectivité.

Pierre JANET fonde les sentiments élémentaires sur l'économie de la conduite, et les définit comme une régulation des forces dont dispose l'individu : on peut de même concevoir la volonté comme la régulation de ces régulations élémentaires.

(…)

II. - La théorie des sentiments de Janet.

Cf: "De l'Angoisse à l'extase", tome II.

a) Schéma général de la théorie de la conduite.

JANET décrit une hiérarchie de conduites de complexité croissante, correspondant aux stades successifs du développement:

  • réflexes,
  • premières habitudes,
  • débuts du langage,
  • intelligence pratique, etc.

Ces différentes conduites, que JANET appelle des "actions primaires", sont caractérisées au point de vue cognitif. Toute conduite d'autre part peut passer par quatre phases successives :

  • latence
  • déclenchement
  • activation
  • terminaison,
  • phase de consommation jusqu'à une nouvelle phase de latence.

Il peut y avoir des circonstances qui facilitent l'action primaire (simplicité, ancienneté de la situation, existence de disponibilités internes, aide venue de l'extérieur),

- ou au contraire qui la rendent plus difficile (complexité de la tâche, nouveauté du problème, exigence de rapidité, absence d'aides, obstacles, etc.),

- ou qui la renforcent (désir, ardeur, etc.).

Mais au point de vue affectif, l'important consiste dans les actions secondaires, qui sont les réactions du sujet à l'action primaire et constituent les régulations de l'action : leur rôle est d'augmenter ou de diminuer la force de la conduite, et enfin del'achever, car - JANET l'a fort justement montré -, une conduite ne se suffit pas à elle-même.

Au niveau des phases d'activation et de terminaison, on peut trouver des régulations soit positives, soit négatives. On distinguera ainsi quatre sortes de régulations :

  • Régulations d'activation :
    • Positives : "sentiments de pression!" (pression s'oppose ici à dépression) - dont le prototype est le sentiment de l'effort, et dont l'effet est d'accélérer l'action primaire, de la renforcer.
    • Négatives : "sentiments de dépression", qui opèrent un freinage (exemple : fatigue, désintérêt).
  • Régulations de terminaison :
    • Positives : "sentiments d'élation" (joie, sentiment de triomphe), qui achèvent l'action en consommant le surcroît de forces resté inemployée après succès.
    • Négatives : tristesse, angoisse, anxiété, etc., qui jouent un rôle identique en cas d'échec. (Dans certains cas, la régulation peut être excessive, dépasser son but et entraîner un recul par rapport au niveau atteint).

Nous étudions ces régulations ici, car on ne les trouve pleinement constituées qu'au niveau de ce troisième stade. Mais on peut déjà en rencontrer au stade précédent : ainsi les régulations de terminaison s'observent dans la réaction circulaire secondaire, et jouent un rôle important dans l'acquisition des premières habitudes (loi de l'effet).

b) Etude de ces régulations.

1. Le modèle des régulations positives d'activation est le sentiment de l'effort. On sait que MAINE DE BIRAN, d'un point de vue autant philosophique que psychologique, accordait un primat à ce sentiment : il y voyait le fait primitif de sens intime, donnant simultanément et d'emblée la conscience du moi (terme moteur) et du non-moi (terme résistant). Mais cette ingénieuse théorie se heurte à deux difficultés essentielles :

  • la conscience de soi n'est pas, du point de vue génétique, contemporaine de l'action motrice sur les objets. Le nouveau-né n'a pas conscience de son moi. Un bébé de soixante jours, dont la main est agitée de mouvements impulsifs, ne regarde celle-ci avec intérêt que lorsqu'elle entre par hasard dans son champ visuel : l'enfant n'a donc pas immédiatement conscience de son corps en tant que corps propre. A plus forte raison ne saura-t-il discerner dans un "état de conscience" ce qui lui appartient et ce qui appartient au monde extérieur. Le fait primitif de sens intime ne peut donc pas être la conscience immédiate d'une dualité, puisqu'il y a indifférenciation à l'origine, du moi et du non-moi. BALDWIN a montré que la conscience de soi était au contraire assez tardive, et qu'elle se construisait corrélativement non à la conscience des objets, mais a la conscience d'autrui qui lui est postérieure.
  • MAINE DE BIRAN prétend d'autre part que le sentiment de l'effort répond à un trajet centrifuge, et ce point n'est nullement prouvé. William. JAMES a soutenu à l'inverse que le sentiment de l'effort était la prise de conscience d'une tension périphérique, et qu'il répondait par conséquent à un trajet centripète.

Sur ces problèmes, JANET ne prend pas parti. Peu lui importe, en effet, le mécanisme particulier de l'effort. L'essentiel est de l'étudier non comme conscience, mais comme conduite, et d'y voir, alors une régulation énergétique renforçant ou accélérant l'action primaire. L'enfant qui cherche à atteindre un objet éloigné à l'aide d'un bâton, et qui n'y parvient pas, tendra le bras davantage : l'effort apporte à l'action primaire un supplément d'énergie qui en accroît l'intensité et l'ampleur. - On peut décrire d'ailleurs d'autres actions secondaires du même genre : l'attention, par exemple, et plus généralement toutes les activités qui se centrent sur un objet particulièrement intéressant.

Les régulations d'activation sont susceptibles de dérèglements : elles peuvent dépasser leur but et verser dans l'excès. Rappelons à ce propos les analyses célèbres que JANET fait de l'inquiétude ou de l'ennui : ce ne sont pas des sentiments dépressifs, mais des conduites de précaution. L'ennui n'est pas la conduite d'un sujet épuisé, mais une conduite par laquelle le sujet économise son tonus mental.

2. Les sentiments de dépression sont des actions secondaires qui ont pour effet de freiner l'action entreprise. Elles se manifestent par exemple par une diminution d'intensité ou de vitesse, par un rétrécissement du champ de l'action, ou parce que JANET appelle des dévalorisations, c'est-à-dire une diminution du plaisir pris à l'action (nous contesterons plus loin l'emploi de ce terme). Au niveau sensori-moteur, les sentiments de dépression se manifestent par le sérieux de l'enfant. Le prototype en est le sentiment de fatigue. Si en effet la fatigue physiologique est la conséquence de l'effort musculaire, le sentiment de fatigue est au contraire une conduite dont l'effet est d'arrêter l'action avant que le sujet soit sans forces. C'est une régulation anticipatrice permettant une économie grâce à laquelle l'action pourra être reprise ultérieurement. Si cette régulation n'intervient pas en temps voulu, le sujet, au lieu de s'arrêter, dépense le peu de forces qui lui restent plus largement que la situation ne l'exigerait : c'est l'agitation active, qui va jusqu'à l'épuisement du sujet.

3. et 4. L'idée de régulations de terminaison est très importante. Une action en effet ne se termine pas toute seule : il faut une conduite spéciale, positive ou négative pour l'achever. Ainsi, en cas d'échec, l'action s'achève par un sentiment de tristesse, qui est très différent du sentiment de fatigue: la tristesse est une conduite différenciée, postérieure à l'action, et dont le rôle est de consommer le résidu de forces inemployées, tandis que la fatigue avait, comme nous l'avons vu, pour rôle d'économiser des forces. La tristesse peut se prolonger jusqu'à l'anxiété, qui manifeste un recul dans l'activité (le sujet n'ose plus recommencer).

(On pourrait rapprocher ici JANET de FREUD. La tristesse serait, en langage freudien, un acte manqué; de même l'anxiété, que, FREUD explique par un refoulement de la libido, et que JANET étend à la conduite tout entière.)

Quand l'acte est réussi, on trouve pareillement des conduites de consommation, dont l'effet est de dépenser le résidu des forces mobilisées pour l'action, et qui seront ici les sentiments de triomphe.

c) Résumé d'ensemble : la force psychologique.

En résumé, l'idée centrale de Pierre JANET est celle d'une "force

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psychologique", dont la nature est mal connue (du point de vue physiologique, elle peut

dépendre des fonctions végétatives, du système endocrinien, etc.). Ce que le psychologue

peut observer, c'est que cette force est distribuée diversement selon les individus et, dans

un même individu, selon les moments tout sujet présente ainsi des alternances de force et

de faiblesse, d'euphorie et de dépression, qui peuvent aller jusqu'à la cyclothymie.

Pour chaque conduite, il faut faire usage des forces en réserve, puis récupérer

l'énergie dépensée en produisant par exemple l'abaissement de la tension psychologique.

On voit alors le rôle essentiel que jouent les régulations dans l'économie générale de la

conduite qui tend toujours vers un certain équilibre.

Cet équilibre suppose quatre conditions :

1. les régulations énumérées ci-dessus,

2. des forces en réserve,

3. une proportion entre les forces disponibles et la tension psychologique, qui définit le

niveau de la conduite. (JANET remarque ici qu'il y a des actions coûteuses au moment de

leur réalisation, mais qui permettent une économie par la suite c'est un point sur lequel

nous reviendrons longuement),

4. un certain rapport entre l'action ancienne et l'action nouvelle, qui suppose une

adaptation et un effort.

Variable selon les individus, l'équilibre affectif est variable aussi selon l'âge. Il est

précaire chez l'enfant, dont les sentiments sont très vifs, mais dont la conduite connaît des

alternances perpétuelles; chez le vieillard au contraire, la conduite est plus stable, mais les

sentiments ont perdu de leur vivacité. L'intensité des sentiments est donc en fonction du

déséquilibre.

d) Critique.

Toutes les analyses de JANET peuvent être acceptées dans notre perspective. Mais

l'affectivité se réduit-elle aux régulations énergétiques qu'il décrit ? Le rôle régulateur des

sentiments n'est pas douteux, mais il semble que l'on doive ajouter au système régulateur

que constituent les actions secondaires un second système régulateur : celui des intérêts,

c'est-à-dire celui de la valeur de l'action.

Il faut distinguer en effet valeur de l'action et coût de l'action. Une conduite

coûteuse peut être préférée à une conduite moins coûteuse, mais moins valorisée, - et la

valorisation n'est pas la simple conséquence de l'économie de la conduite. Prenons un

exemple :

Observation : Un enfant de 13 mois essaie en vain d'amener un jouet dans son parc en

le passant à travers les barreaux et en le tenant horizontalement. C'est là une situation

classique des problèmes d'intelligence pratique, avec solution par tâtonnements. Par

hasard, l'enfant réussit à passer le jouet à travers les barreaux. Mais au lieu de s'en tenir à

ce succès, il remet le jouet à l'extérieur et recommence ses tâtonnements jusqu'à ce qu'il ait

compris la technique. Cette recherche semble aller à l'encontre du principe

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d'économie de l'action.

JANET ne méconnaît pas l'existence de telles conduites, mais il les ramène à son

système énergétique en disant que ce choix coûteux représentera une économie par la

suite. Or, cela peut-il jouer du point de vue de l'enfant de treize mois dont nous avons cité

le cas ? Il faut donc supposer autre chose que la régulation interne des forces, et faire

intervenir la notion de valeur. La valeur est liée à une sorte d'expansion de l'activité, du

moi, à la conquête de l'univers. Cette expansion met en jeu l'assimilation, la

compréhension, etc., et la valeur est un échange affectif avec l'extérieur, objet ou

personne. Elle intervient donc dès l'action primaire, et le système des valeurs double en

quelque sorte le système régulateur simplement énergétique des actions secondaires

décrites par JANET. C'est cette notion de valeur et le système des intérêts que nous allons

étudier maintenant. (p.29)

Dans notre dernière leçon, pour vous décrire l'affectivité qui caractérise les actions

de notre troisième stade, je vous ai exposé les idées de JANET sur la régulation des

énergies dont dispose l'individu et sur les sentiments élémentaires qui correspondent à

cette régulation des forces.

Nous avons vu que cette doctrine restait pleine d'intérêt et correspondait assez

avant aux mécanismes affectifs de cette période, mais que le système de JANET restait

incomplet. En effet, s'il caractérise bien l'un des aspects de l'affectivité de ce niveau, c'est-

à-dire le réglage interne des énergies, il ne nous explique pas un autre aspect que l'on

discerne déjà clairement au sein des sentiments intra-individuels de cette dernière période

sensori-motrice et qui prendra de plus en plus d'importance dans la suite, comme nous le

verrons.

Ce second aspect de l'affectivité. Un peu négligé par JANET, est ce

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que j'appellerai l'aspect de valorisation : il représente l'échange affectif avec le dehors par

opposition au réglage interne des forces. J'ai déjà abordé cette question des valeurs à la fin

de la dernière leçon mais j'aimerais rappeler en deux mots de quoi il s'agit. Après quoi,

nous passerons au problème de l'intérêt et verrons que l'intérêt présente précisément cette

particularité de faire la jonction entre les deux systèmes que nous aurons distingués : le

système des forces et le système des valeurs. Autrement dit, l'intérêt serait une sorte de

mécanisme de liaison entre les forces dont dispose l'individu et le réglage interne qui en

résulte d'une part, et les valeurs d'autre part, c'est-à-dire la finalité des actions en fonction

du milieu extérieur et des configurations qui le caractérisent.

Reprenons donc le problème des valeurs. JANET introduit certes souvent la notion

de valorisation. Il nous montre très bien qu'il y a valorisation dans la joie, dans les

régulations positives et qu'il y a dévalorisation au contraire dans la fatigue, la tristesse, les

régulations d'ordre négatif. Mais il ne parle qu'incidemment de cet aspect de la conduite,

tandis que les valeurs interviennent partout où il y a affectivité. Il s'agit donc d'une

dimension générale de l'affectivité et non pas d'un sentiment particulier.

Alors le problème est de comprendre pourquoi, à un niveau donné (la réponse varie

bien entendu selon les niveaux), l'enfant se trouve conduit à valoriser tel objet ou tel

objectif, que ce soit dans un but de compréhension ou d'utilisation.

Prenons comme exemple la conduite d'un de mes enfants qui à l'âge d'environ un an

cherchait à passer à travers les barreaux de son parc à bébé un jouet consistant en un coq

de carton, et cela sans y parvenir pendant un bon moment; il y a ensuite réussi par hasard

mais a recommencé patiemment jusqu'à ce que ses réussites ne soient plus fortuites. Il a

continué jusqu'à ce qu'il comprenne comment le coq, qui ne pouvait pas passer

horizontalement, devait être redressé pour être glissé entre deux barreaux. Autrement dit,

l'enfant a continué jusqu'au moment où il a réussi à résoudre la question d'intelligence

pratique qui lui était ainsi posée.

Le problème affectif est alors le suivant : pourquoi un tel résultat a-t-il de la valeur

aux yeux du sujet ? Quels sont les mobiles d'une conduite de ce genre ? Or ce n'est qu'un

exemple banal de comportements innombrables qu'on pourrait citer ici.

La valorisation dans un tel cas ne semble pas pouvoir s'expliquer par l'équilibre

interne des forces ni par leurs régulations au sens de JANET, et cela pour les deux raisons

suivantes.

On pourrait d'abord attribuer la valeur à l'économie de l'action et dire que l'objectif

intéresse le sujet parce qu'il s'agit d'une action peu coûteuse, d'une action économique

qu'il accomplira avec facilité sans dépenser beaucoup et avec plaisir.

Mais dans le cas particulier, ce n'est pas une solution; l'action était difficile, était

coûteuse et on voit dans de nombreux cas des sujets d'un an déjà intéressés à des actions

coûteuses, c'est-à-dire qui nécessitent un effort suivi pendant un temps appréciable pour

des bébés.

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Deuxième solution qu'on pourrait tirer de JANET également : c'est qu'une action

actuelle coûteuse peut constituer une économie de forces pour l'avenir. C'est en particulier

la remarque que JANET fait à propos des conduites supérieures, des conduites de

raisonnement, etc. : leur acquisition est coûteuse, mais l'économie ultérieure est

considérable, et par conséquent, la balance est rétablie dans le budget de l'esprit, pour

employer le langage de cet auteur. Dans le cas particulier, je ne crois pas non plus que la

solution puisse jouer : elle supposerait une sorte de calcul hédonistique de la part du sujet

qui mettrait en rapport ses forces actuelles et le gain ultérieur... L'enfant ne pense à rien de

tout cela : il est intéressé par un problème difficile, il veut vaincre une difficulté, il ne se

demande pas si en la surmontant il facilitera des actions ultérieures ou pas. Ce serait d'une

prévoyance qui dépasserait beaucoup le niveau considéré...

Il faut donc faire intervenir un troisième mobile : c'est que l'action a de la valeur,

c'est qu'elle est désirable parce qu'elle est difficile, parce qu'elle présente une résistance au

pouvoir habituel de l'action propre. L'enfant qui a plaisir à exercer ses pouvoirs

commence à s'intéresser à l'obstacle lui-même quand, à ce niveau, il se trouve arrêté par

une difficulté. Quand la difficulté n'est pas trop grande, ne lui semble pas insurmontable,

l'obstacle même crée une valorisation sous la forme d'un besoin de vaincre et, dans le cas

particulier, la valeur est nettement en liaison avec un mécanisme de ce genre.

D'une manière générale, et je pense que nous pouvons généraliser, la valeur

élémentaire est liée à l'expansion de l'activité propre. L'enfant cherche à s'assimiler

l'ensemble du milieu extérieur et l'assimilation se présente alors sous deux aspects

corrélatifs, l'un de compréhension au point de vue des fonctions cognitives, et l'autre

d'intérêt ou de valeur au point de vue affectif. Or, les obstacles à l'assimilation demandent

un effort particulier, et la victoire sur la difficulté prend une valeur particulière dans

l'expansion de l'activité propre.

Mais alors, si nous admettons cette troisième solution, il n'est plus simplement

question d'un réglage interne des forces. Vous vous rappelez la distinction dont était parti

JANET, celle des deux types d'action, primaire et secondaire : il y a l'action primaire qui

est l'échange entre le sujet et les objets; et il y a l'objet secondaire qui est le réglage interne

des forces permettant d'effectuer l'action primaire. Or, dans le cas de la valeur expansion

de l'activité, nous revenons à l'action primaire. Il ne s'agit plus d'un réglage des forces car

le problème n'est pas de savoir quelles forces il faut pour aboutir au résultat et pour

vaincre la difficulté : le problème est de savoir pourquoi vaincre la difficulté, si cela

présente un intérêt, si l'objectif a de la valeur. C'est donc un autre problème, un problème

d'objectif, de finalité, donc de relation entre le sujet et les objets, ce qui est la définition de

l'action primaire.

La valeur est un caractère affectif de l'objet, c'est-à-dire un ensemble de sentiments

projetés sur l'objet. Elle constitue donc bien une liaison entre l'objet et le sujet mais une

liaison affective.

Autrement dit, l'affectivité, même à ce niveau, même avant que nous n'en soyons au

stade des sentiments interindividuels, déborde l'action secondaire : elle n'est pas

simplement un réglage interne, elle intervient dès

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l'action primaire, c'est-à-dire dès les échanges avec l'objet.

Ces échanges peuvent être de deux sortes, il peut y avoir des rapports cognitifs mais

il y a toujours aussi des besoins proprement dits et c'est précisément le cas de la valeur, la

valeur étant le caractère affectif attribué à l'objet en fonction des besoins du sujet.

La valeur, même à ce niveau, va déjà plus loin. Elle n'intéresse pas seulement l'objet

actuel comme tel car on observe, en fonction des réussites et des échecs antérieurs, une

sorte de confiance du petit enfant en lui-même, en sa propre action, ou au contraire, une

sorte de doute, de méfiance, quelque chose qui pourrait ressembler à un sentiment

d'infériorité.

On peut déjà entrevoir, me semble-t-il, au niveau sensori-moteur certaines formes

inchoatives de sentiments d'infériorité ou de supériorité ou d'équilibre, sans employer

peut-être ces mots qui appellent tout de suite des comparaisons avec autrui et un niveau

inter-individuel supérieur, mais en se bornant à noter certaines manifestations de

confiance en soi-même, en sa propre action, ou d'hésitation, en fonction des succès ou

des échecs antérieur

Prenez un bébé qui apprend à marcher et qui commence à lâcher pour la première

fois la chaise à laquelle il se cramponnait, qui traverse un espace vide, qui a le courage de

se lancer, et étudiez les progrès de la marche au point de vue affectif pendant les quelques

semaines où elle se consolide : vous savez tous qu'un échec va retarder beaucoup les

choses; une chute peut être catastrophique pour quelques jours; l'enfant n'osera plus

s'aventurer, tandis qu'au contraire une petite réussite va hausser le niveau de l'action, les

prétentions du sujet et sa confiance dans ses propres pouvoirs. Or, en chacun de ces cas il

y a le début d'une sorte d'autovalorisation.

Je ne parlerai pas de sentiments d'infériorité ou de supériorité parce qu'à ce niveau il

n'y a pas encore de moi différencié de l'autrui, d'échanges interindividuels sinon à travers

la mimique, le sourire, l'imitation qui commence, mais il y a déjà à l'intérieur de l'activité

propre et en partie indépendamment de ces échanges un élément de valorisation ou de

dévalorisation non pas seulement des objectifs mais des pouvoirs de l'action propre qui

annonce les futurs sentiments de supériorité ou d'infériorité.

Or, ici encore, nous ne sommes pas en présence d'un mécanisme homogène à celui

du réglage des forces déjà et nous sommes de nouveau en présence de cet aspect

valorisation qui intéresse l'action primaire et pas seulement secondaire.

D'une manière générale, je dirai que le système des valorisations qui commence à se

différencier constitue la finalité de l'action par opposition au réglage des forces internes et

une finalité de l'action intéressant les objets, intéressant la confiance du sujet en ses

actions et intéressant très vite les autres personnages parce que dès qu'il y aura échange

social - et je le répète, il commence à ce niveau par l'imitation - nous aurons affaire à des

valorisations et des dévalorisations de ces autres personnages.

Nous sommes donc en présence d'un facteur de finalité de l'action qui intéresse tout

le système des échanges avec les objets et les personnages du milieu extérieur. Nous

verrons dans la suite que ces valeurs attribuées

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aux personnes seront le point de départ de sentiments nouveaux, en particulier des

sympathies, antipathies, etc. et des sentiments moraux issus du respect, c'est-à-dire de la

valorisation des personnes senties comme supérieures.

Nous verrons que les valeurs vont donc se développer d'une manière beaucoup plus

large que le système interne des réglages de forces et aboutiront à des systèmes beaucoup

plus équilibrés, beaucoup plus stables et étendus, impliquant des échelles de valeurs

proprement dites. Mais nous n'en sommes pas là, j'annonce simplement que la distinction

que je suis en train de faire débute bien à ce niveau mais ne prendra toute sa portée que

dans la suite.

Ce que j'aimerais montrer maintenant, c'est que les deux systèmes ainsi distingués,

celui du réglage interne des forces qui correspond à la doctrine de JANET, et le système

des valorisations qui correspond à la finalité et intéresse donc l'action primaire elle-même,

vont trouver dans le mécanisme de l'intérêt un point de jonction particulièrement

important à analyser au point de vue de l'affectivité intra-individuelle.

L'intérêt en effet se présente sous deux formes : c'est d'une part un réglage des

énergies, une régulation dans un sens qui rappelle de près celui de JANET; mais d'autre

part l'intérêt envisagé non pas dans son intensité mais dans son contenu, dans ce qu'on

peut appeler les intérêts, n'est autre qu'un système de valorisations ou de valeurs. L'intérêt

opère donc la jonction entre la valeur et la force, entre les deux systèmes dont nous

venons d'apercevoir la différenciation. (p.40)


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