1910-Herbert Silberer

le symbolisme inconscient a donné lieu à des travaux, qui méritent d'être cités et repris, de la part d'un disciple de FREUD qui malheureusement n'a pas constitué une chapelle à lui, comme l'ont fait JUNG et ADLER, et qui pour cette raison est moins connu qu'eux, (présenté par Piaget)

C'est SILBERER qui a eu l'idée très ingénieuse d'étudier la formation du
symbolisme inconscient en partant des images de demi-sommeil, de ce que les anciens
psychologues appelaient les hallucinations hypnagogiques.
SILBERER a employé la technique consistant à se réveiller lui-même au moment où
la première image de demi-sommeil le frappait, et à se donner auparavant certaines tâches,
avec consignes, comme dans les travaux de psychologie de la pensée. Il cherchait donc à
réfléchir jusqu'à épuisement complet; après quoi il s'endormait, et au moment où les
premières images surgissaient, il parvenait à se réveiller. Or, il a pu noter ainsi une
ressemblance indéniable entre les problèmes qu'il se posait et la première image qui
surgissait. Un de ses problèmes consistait par exemple à comparer la notion de temps
chez KANT et chez SCHOPENHAUER. Dans le demi-sommeil qui a suivi, il s'est vu au
guichet d'une administration, hésitant entre deux guichets entre lesquels circulait un
fonctionnaire, et toutes les fois qu'il s'approchait de l'un d'eux, le fonctionnaire
disparaissait pour aller à l'autre guichet. On sait qu'il est déjà difficile à penser à deux
choses à la fois à l'état réveillé; dans le demi-sommeil, cela devient exclus : d'où l'image du
fonc-

tionnaire insaisissable. C'est, nous dit SILBERER, une image qui prolonge le processus
même de la réflexion et c'est par conséquent, dans le cas particulier, un symbole
fonctionnel et non pas matériel. Autrement dit, le fonctionnaire apparaissant dans l'image
ne symbolisait pas KANT ou SCHOPENHAUER, mais la difficulté de penser à deux
choses à la fois.
On trouve de même dans les images des demi-sommeils une quantité de symboles
matériels mais de symboles auxquels on ne voit pas pourquoi on les attribuerait à un
déguisement, parce que dans ces cas-là, il n'y a rien à déguiser. C'est en quoi sont
intéressants les travaux de SILBERER. Il y a un symbolisme inconscient qui déborde le
déguisement et qui traduit simplement les préoccupations du moment parce qu'en
s'endormant, on ne peut plus employer les concepts ni le langage et que le dormeur est
rappelé à des états inférieurs de mécanismes psychologiques qui rappellent précisément la
pensée de l'enfant.
J'ai pour ma part recueilli une collection de ces symboles matériels de demi-
sommeil : un personnage s'endort par exemple, ayant sa tête appuyée sur ses mains, les
doigts écartés, ce qui ralentit la circulation et ce qui donne l'impression que les doigts
grossissent; or, dans le demi-sommeil, il aperçoit de grands troncs d'arbres mais disposés à
la manière des doigts de sa main. Ou bien le sujet s'endort avec la main contre l'artère
carotide, sent battre le sang dans l'artère; au moment où il s'endort, il a deux images
successives: 1° un gordius aquaticus, ver de 1 à 2 mètres, mince comme une ficelle mais
qui oscille d'une manière rythmique en exacte correspondance avec les battements du
sang; 2° un instant après, le galop d'un cheval, de nouveau en correspondance exacte avec
les battements du sang.
Autrement dit, vous avez dans ces situations la traduction d'impressions
proprioceptives, tactiles, tactylokinesthésiques, etc. qui ne sont pas rapportées au corps
propre parce que le dormeur n'a plus le sentiment de son moi, ni de la limite entre le moi
et le monde extérieur comme l'a l'homme normal à l'état éveillé; l'impression émanant de
l'organisme cherche donc une image quelconque pour s'exprimer, et vient se loger dans
une image empruntée au monde extérieur, pourvu qu'il y ait une ressemblance plus ou
moins vague entre l'impression ressentie et cette image.
Nous avons là, semble-t-il, un exemple extrême de ce passage du sensori-moteur au
symbolisme, de cette transposition des schèmes sensori-moteurs (qui dans ce cas
particulier, sont davantage proprioceptifs, mais peu importe) à la représentation imagée et
dans une situation où la conscience du moi ne permet pas de faire les correspondances
exactes.
Autrement dit, ce que nous avons vu tout à l'heure de l'explication du symbolisme
en psychologie de l'enfant on pourrait le généraliser en psychologie générale : on
aboutirait ainsi à une interprétation du symbolisme par des mécanismes primitifs de
pensée ou de représentation, et en particulier par les premières correspondances entre les
schèmes sensori-moteurs et les représentations imagées.
D'une manière générale donc, la pensée symbolique nous donne un exemple
particulièrement intéressant de connexion entre l'affectivité et les fonctions cognitives.
Mais, même dans ses formes primitives de liaison entre
Fondation Jean Piaget / Genève 2006-195-
la pensée et l'affectivité nous retrouvons cette correspondance, ce parallélisme que nous
avons constaté à tous les niveaux, en ce sens que la pensée symbolique est déjà une forme
de pensée et non pas exclusivement une structure affective : autrement dit, en ce cas
particulier comme en tous les autres, ce qui est "structure" est déjà pensée, par opposition
à l'énergétique en jeu, qui seule est affective.


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