La bande dessinée, récit en images où le texte est inclu dans le dessin, est née aux Etats-Unis à la fin du siècle dernier, 

1896

The Yellow Kid date de 1896, 

1897

The Katzenjammer Kids (Pim, Pam, Poum) de l'année suivante. 

1908

En France, la première véritable B-D fut La bande des Pieds Nickelés qui vit le jour en juin 1908 ; Forton y utilisait toujours le texte sous l'image, comme autrefois, mais il faisait également parler ses personnages dans des bulles sortant de Ia bouche de ses héros.

Longtemps, la B-D resta un moyen d'expression marginal, ignoré des uns, méprisé des autres. 
Après-guerre, elle fut victime de violentes attaques unissant des intellectuels de droite (Louis Pauwels) comme de gauche (J-P Sartre), le MRP catholique et le parti communiste. 

1949

Ces alliances contre-nature aboutirent à la promulgation de La loi scélérate du 16 juillet 1949 sur les 
« publications destinées à la jeunesse », 
loi qui permettait le rétablissement de la censure pour des livres ou des périodiques s'adressant aussi bien aux adultes qu'aux enfants.
La Bête hideuse, qu'on croyait disparue avec le gouvernement de Vichy, était de retour.

1962

Il fallut attendre l'année 1962 pour qu'un mouvement d'opinion se forme en faveur de la bande dessinée. Deux groupes, l'un en Italie, l'autre en France, des intellectuels ou simplement des nostalgiques, consentirent à avouer leur intérêt pour les petits Miquets, Parmi eux Alain Resnais, Francis Lacassin, Carlo della Corte, Rémo Forlani, Jean-Claude Forest, Jacques Lob, Jean-Claude Romer, l'auteur de ce livre, et les trois mille adhérents du Club des Bandes Dessinées, 

1965

Leur action culmina en 1965 avec la tenue du premier Congrès international de la B-D, à Bordighera, puis s'acheva avec la reconnaissance véritable du genre par l'Université et les média.

Toutefois à cette époque, la B-D suscitait encore de graves controverses. Lors de sa parution initiale dans le trimestriel V-Magazine, Barbarella de Jean-Claude Forest était passée relativement inaperçue. Mais sa publication en album de luxe par le Terrain Vague - la première du genre - déchaina les foudres de la censure.

La bande dessinée était déjà pour beaucoup l'école de l'analphabétisme, il fallait maintenant qu'elle prône le sexe et l'amour libre ! C'en était trop pour les bien-pensants. Une mini bataille d'Hernani s'ensuivit, qui aboutit à la condamnation de Barbarella devant les tribunaux, la bande ayant été qualifiée de brulôt de pornogaphie ! 
Les Super-Dupont de l'époque avaient une nouvelle fois vaincu l'Anti-France. 
La Bête et l'Ordre moral triomphaient.

En proie à une vive indignation devant cette stupide condamnation, mon mauvais esprit me poussa à me demander si la Femme et le Sexe étaient vraiment absents de la B-D avant la parution des dessins « pornographiques » de Forest.
Feuilletant mes collections et celles de quelques amis, je ne tardai pas à m'apercevoir que la Femme jouait un rôle de premier plan dans la bande dessinée, un rôle où, malgré les multiples censures, le ressort érotique était largement utilisé.

1968

En 1968, il me parut intéressant - voire d'utilité publique - de dresser un panorama critique des principales héroïnes de papier, dans lequel elles pourraient librement exposer tous leurs charmes. C'était ma modeste façon de lutter contre la Bête.

L'érotisme

Il est difficile de soutenir que l'érotisme eut une grande part dans la B-D avant 1929, à moins de se contenter d'une œillade ou d’un mollet découvert, ce qui n'est pas dans mes intentions.
Néanmoins, il n’en était pas totalement absent. 

1902

Dès 1902, la taille de guêpe de la mère de Buster Brown, bien ajustée dans un corset, dut en troubler plus d'un, et nos pères ont dû fantasmer sur les charmes de Nora, la fille de Jiggs (Illico), ou sur la douce Winnie Winkle (Suzy, sœur de Bicot). Nous n'en étions qu'aux prémices, mais ils étaient déjà charmants.

1929

Première révolution du genre, l'année 1929 vit débuter les grandes bandes d'aventure américaines où la Femme allait jouer un rôle essentiel ; 
  • fiancée (Wilma dans Buck Rogers), 
  • épouse (Jane dans Tarzan), ou même 
  • héroïne en titre, Dixie Dugan puis peu après, Blondie. 
On avait donné à Dixie Dugan les traits de la star la plus érotique de l'époque, Louise Brooks : c'était plus qu'un hommage, un symbole. 

1930

Vint la période royale des comic strips des années trente à quarante qui allait marquer la B-D pour plusieurs décennies. Flash Gordon, Mandrake the Magician, The Phantom, Terry and the Pirates, Lil Abner, Brick Bradford, tous leurs héros rencontrent la Femme, fiancée, fille de roi, aventurière, ou souveraine de quelque monde lointain, la Femme parée de tous les attributs de la séduction.

La deuxième révolution de la B-D aux Etats-Unis eut lieu entre 1938 et 1941 avec la percée des comic-books, petits fascicules de récits complets plus spécialement destinés aux enfants. Il y eut tout d'abord un net recul de l'érotisme dans ces nouvelles veillaient aux lectures de leurs chers petits. Puis la firme Fiction House (éditrice de Sheena, la reine de la jungle) eut l'idée de conquérir un public d'adolescents en utilisant l'érotisme, non plus comme un piment additionnel, mais comme une fin en soi.
La grande aventure des Tarzannes vêtues d'un bikini en peau de léopard, des Filles de l'espace en soutiens-gorge pigeonnants et minijupe, ou des Aventurières en sous-vêtements affriolants, allait commencer. Elle connut son apogée en 1947/48 pour disparaître au début des années cinquante sous la pression des ligues puritaines, de l'association des Mothers of America, d'intellectuels de gauche et de psychiatres qui avaient entrepris une croisade contre la violence et le sexe dans les comics. L'un d'eux, le Dr Frederic Wertham, dressa un véritable réquisitoire dans son ouvrage tristement célèbre, Seduction of the Innocent.
Amalgames divers, images tronquées ou falsifiées, affirmations gratuites, tout lui fut bon. Le retentissement de ce livre fut tel que le Sénat chargea une commission d'enquête de déterminer siles comics n'étaient pas la cause principale de La délinquance juvénile ! Les éditeurs préférèrent s'en remettre à un comité de censure, le Comics Code, dont l'action principale fut d'émasculer la B-D américaine pendant trente ans. Citons ici le jugement de l'humoriste Jules Feiffer, extrait de son livre The Great Comic Books Heroes (1965), consacré précisément aux comics dénoncés par le Dr Werthman : « Ces comic-books sont maintenant considérés par un nombre de plus en plus élevé d'hommes de mon âge comme des exemples de l'innocence de notre jeunesse et non comme des preuves de sa corruption ».
Avec les albums de luxe publiés au Terrain Vague, à partir de 1964, c'est en France que fut franchie une nouvelle étape. La Femme s'y libérait un peu plus des derniers tabous qui l'entravaient encore. Barbarella, Scarlett Dream, Blanche Epiphanie, Saga de Xam, Epoxy, Pradva la Survireusesont là pour en témoigner. On reprocha à ces bandes de s'éloigner du genre populaire qui avait toujours été celui de La B-D ; créations d’esthètes sans rapport avec le travail des dessinateurs de petits Miquets, affirmèrent quelques-uns, l'érotisme n'a rien à voir avec la véritable bande dessinée. Mais la vague des fumetti neri qui commençait alors en Italie vint démentir ces propos. Dans les premiers (Diabolik, 1962 - Kriminal, 1964) l'érotisme était présent mais ne jouait qu'un rôle secondaire ; en revanche, à partir d'Isabella (1966) il devint le ressort principal du récit et de petits magazines aux noms exotiques se mirent à fleurir outre-Alpes. Certains dessinés par des auteurs de talent, comme Jolanda de Almaviva par Milo Manara ou Jungla par Stellio Fenzo, les autres souvent réalisés à la chaîne. A la même époque, mais dans une revue de prestige, débutait Valentina (1965), l'héroïne intellectuelle et sexuellement perturbée de Guido Crepax.

Les années suivantes virent l'affaiblissement puis la disparition progressive de la censure en Italie, en France, plus tard en Espagne, alors que le Comics Code continuait de sévir outre-Atlantique. Une bande comme Paulette (1970), de Wolinski et Pichard, put paraître librement malgré sa charge érotique et sa critique sociale. La nudité, masculine comme féminine, devint bientôt monnaie courante et il est aujourd'hui difficile d'ouvrir un album, hormis ceux réservés aux enfants, qui ne contienne quelque personnage nu, voire une scène d'amour assez crue. Les passagers du vent de Bourgeon (1979) et La quête de l'Oiseau du Temps de Loisel et Le Tendre (1982) sont des exemples récents de bandes de grande qualité dans lesquelles l'érotisme est souvent présent même si son rôle reste très secondaire dans l'histoire. L'humour utilise également ce ressort qu'il s'agisse des fantaisies de Gotlib et Alexis dans les débuts de Fluide Glacial (1975), ou de Martin Veyron dans L'amour propre (1983). La science-fiction s'éloigne aujourd'hui du space opéra classique et si La Femme piège d'Enki Bilal (1986) ne doit rien aux charmes juvéniles de Barbarella, elle n'en est pas moins érotique. En un mot, la Femme est maintenant partout, libre d'aimer comme bon lui semble, libre de montrer son corps si elle le désire, | Jibérée enfin. La nudité masculine est également présente, quoique plus rare.
est vrai qu'exposer des biceps ou des pectoraux conquérants n'a jamais été interdit ; quant à montrer des sexes, on risque aussitôt de X SKA romber dans Ia pornographie.
J'avais projeté d'intituler ) la première édition de AR NÉ cet ouvrage < l'Erotisme dans la pectoraux conquérants n'a jamais Ÿ été interdit; quant à montrer des sexes, on risque aussitôt de À tomber dans la pornographie.
? J'avais projeté d'intituler | la première édition de er cet ouvrage \ l'Erotisme dans la \J OT bande dessinée, Son éditeur d'alors, Jean-Jacques ï Pauvert, m'en dissuada ; il h jugeait ce titre suicidaire.
ÿ/\ au seul mot érotisme» y les membres de la commission de surveillance entraient en transe. Il trouva donc un équivalent, enfer pour érotisme, bulles pour B-D, comme je l'ai raconté ailleurs. La tentative était osée, personne à l'époque ne parlait de bulles ; les plus savants disaient phylactères, les autres ballons. Pourtant le mot a fait fortune depuis, Pauvert avait bien découvert un synonyme de B-D. Quant à la censure, la première édition de l'Enfer y échappa, sans doute parce qu'elle parut dans la période de mai-juin 1968 ; les fonctionnaires du ministère de l'Intérieur étaient alors aux prises avec des « événements » autrement importants,

Une question se pose aujourd'hui, vingt-deux ans après sa parution initiale, une nouvelle édition, même actualisée, se justifie-t-elle ? En 1968, découvrir l'existence d'un érotisme marqué dans les petits Miquets en étonna plus d’un eten irrita bien d'autres. Ah ! les braves gens qui s'indignèrent de ce mauvais coup porté à la bande dessinée... À les entendre, il fallait avant tout chercher à rendre respectable la B-D pour qu'on lui fasse l'aumône d'un droit de cité. La bassesse plie toujours devant les puissants du jour et ne cherche jamais à renverser les tabous. En 1960, la bande dessinée était gentillette et méprisée. Quelques années plus tard, devenue bête et méchant avec l'équipe d'Hara-Kiri, érotique au Terrain Vague, politique avec Reiser ou Cabu, contestataire chez Gotlib ou Brétécher, la B-D est reconnue comme un art majeur de notre temps. Ne pas plier devant l'Ordre moral est - précisément - une question de morale.

Mais, aujourd'hui, de grands éditeurs publient des albums de B-D'érotique et de nombreux fascicules d'origine italienne ont allègrement franchi les limites de la pornographie. Quant à la commission chargée de surveiller les publications destinées à la jeunesse, elle dort au fond de quelque ministère, en léthargie.
En 1968, s'il y avait pénurie d'images érotiques, nous serions maintenant plutôt en présence d'un trop plein ; alors pourquoi en reparler?

Tout d'abord parce que la bande dessinée européenne, les comic-books américains et les productions d'Extrême-Orient ont beaucoup évolué en vingtans, suivant en cela l'évolution des mœurs. Seul un pervers qualifierait aujourd'hui Barbarella de « brulôt de pornographie», et la bande est en vente libre alors que l'interdiction qui la frappe n'est toujours pas levée.
Cette nouvelle édition de l'Enfer des bulles ne reprend qu'un quart environ de l'ancien album : la B-D d'expression française en était presque absente en 1968 et elle fait ici une entrée en force. Le Japon commence à se révéler, enfin l'importante proportion de dessins extraits de comic-books publiées en 1988 et 1989 montre que les choses bougent outre-Atlantique. Le présent ouvrage ne doit ainsi plus grand chose à son prédécesseur, sinon un même état d'esprit, un certain goût pour le Fruit défendu.

L'autre raison fera peut-être sourire, étant d'ordre, si j'ose dire, politique. La censure, la Bête hideuse, ne meurt jamais ; périodiquement elle tente de renaître de ses cendres. Cela vient d'être le cas, il y a trois ans, précisément en se servant de la loi de juillet 1949 sur la protection de la jeunesse. Un roman littéraire, une revue de photographie, des magazines pornos, des albums B-D, tous pour adultes furent attaqués dans un amalgame honteux. Touche Kafkaïenne, le fonctionnaire chargé d'étrangler la liberté d'expression v4 PA portait le titre de « directeur des Àù libertés publiques» ! Un instant, ee FAPPRD on crut vivre une antk-utopie #A jbf D de Zamiatine ou d'Orvell Œ-7; K F La violente et immédiate : EAN) réaction d'hommes politiques RAR de tous bords et d'intellectuels ST MS permit de faire échouer D MER LT | 1e coup de force, mais le "4 /A MP danger subsiste. La loi de 1949 CPE AN à: coujours pas été modifiée; /s Ps elle permet, rappelons-le, Le: d'interdire à l'affichage - c'est-à-dire nm. Ts 3 à l'exposition, donc à la vente Æ tout livre, tout magazine, toute hp publication susceptible d'être mise en présence d'un enfant, Que l'on surveille les publications destinées à la jeunesse, soit ; mais la loi est ainsi rédigée qu'elle permet de frapper tout ce qui paraît.
Ce sont les effets pervers de cette mauvaise rédaction qui

ont provoqué la ruine de tant d'éditeurs dans les années soixante. Effets pervers utilisés et renforcés par le pouvoir d'alors, partisan de l'Ordre moral.

Aujourd'hui, on sent à de multiples signes que la Bête cherche à resurgir ; campagne contre sexe et violence à la télévision, dénonciation des Crados, coupures dans certains spots publicitaires, rachat de plusieurs entreprises de B-D par un groupe confessionnel. Une nouvelle fois, quelques personnes «bien pensantes » veulent s'arroger le droit de considérer leurs concitoyens comme des mineurs incapables de décider par ‘eux-mêmes. Non, la Bête n’est pas morte, elle est au pouvoir dans la plupart des pays du monde et menace nos vieilles démocraties. Elles n'a pas toujours la même couleur politique, elle n'exprime pas toujours les mêmes fanatismes religieux, mais son but reste unique : asservir l'homme.

A son très modeste niveau, je souhaite que cet album - comme il l'avait fait en 1968 - témoigne de la liberté d'expression. Afin qu'il n'y ait plus d'enfers.