Née à Cayenne, 66 ans, Ancienne ministre de la Justice de 2012 à 2016 Sa loi a ouvert  en 2013 le mariage aux couples homosexuels.

Comment vous sentez-vous dans ce monde chamboulé ?

Disons qu'il est à la fois déprimant et exaltant. Déprimant par la multiplication des violences et par l'impuissance multilatérale face à ces foyers de conflits, anciens ou nouveaux. On voit bien notre incapacité à résoudre les anciens conflits et une espèce d'expectative devant les nouveaux. Ce qui me semble plus déprimant encore, ce sont ces peuples qui d'une certaine façon se livrent à la déraison. Aux États-Unis, au Brésil, en Turquie, en Hongrie ou en Pologne, les peuples font des choix contre eux mêmes, contre leurs propres intérêts.

Et l'exaltation alors ?

Il n'y a jamais eu autant d'opportunités, en particulier pour les jeunes générations. Il y a une forte circulation des connaissances et des savoirs. C'est une période très intense, qui englobe le monde largement. Tout circule avec plus de fluidité, de rapidité, irriguant tous les niveaux des différentes sociétés. On le voit dans les sciences, par exemple, avec les effets sur la santé, la qualité de vie, l'hygiène, la connaissance de la planète.

Mouvement des Gilets Jaunes ?

Je suis toujours bien disposée vis-à-vis des soulèvements citoyens et des protestations. Ce sont de belles expériences citoyennes, bien sûr avec leurs scories et tout ce qui peut les parasiter. 
Les mouvements:
  • Nuit debout, 
  • Occupy Wall Street, 
  • Podemos, 
  • comme celui des “gilets jaunes”, 
sont une marque de vitalité de la démocratie. La démocratie qui dormait sur elle-même est secouée tout d'un coup. On assiste ainsi à une véritable interpellation de la puissance publique, de la démocratie en tant que système, avec ses institutions.
C'est une bonne expérience Quoique l'on en pense, et en dépit de quelques hâbleurs peu recommandables ni fréquentables qui tiennent des propos abjects, il s'y mature des formes d'organisation, d'improvisation. Ceci étant, c'est par la politique que l'on fait avancer les sociétés, Ces expériences ne peuvent donc être ni les lieux ni les moyens de conception de l'action publique.

Les partis politiques sont des structures démocratiques de base indispensables. C'est par les partis politiques que l'on fait avancer les sociétés. Les “gilets jaunes” seront peut-être une nouvelle génération de partis politiques, nous verrons dans vingt ans comment ça aura mûri. Ma préférence serait que les partis existants se ressaisissent des questions politiques, sociales, écologiques, de solidarité internationale. C'est leur travail leur mission, leur sens, leur finalité même. 

Vous sentez-vous responsable du délitement des partis politique ?

Je pourrais aisément vous répondre non. Je ne suis membre d'aucun parti politique, j'ai été au Parti radical de gauche seulement quatre ans. Et cela fait vingt ans que je me dispute avec mes amis politiques, j'ai accusé la gauche d'infidélité vis-à-vis d'elle-même et de ceux qui croient aux idéaux de gauche.
Néanmoins, j'assume pleinement les manquements, et je pense que dans l'état actuel du monde, avec la forte concentration des richesses, la montée des inégalités, la multiplication des injustices, nous avons besoin des idéaux de gauche, besoin de penser l'égalité, la solidarité, les nouvelles vulnérabilités, la mobilité, question cruciale posée par les “gilets jaunes”.

La gauche a-t-elle sa part de responsabilité ?

Oui, mais cette responsabilité n'est pas factuelle. La gauche n'a pas mis les “gilets jaunes” dans la rue, ce n'est pas elle qui à:
  • augmenté les taxes, 
  • baissé les APL, 
  • augmenté la CSG des retraités, 
  • supprimé les emplois aidés, 
  • traité les exclus de fainéants. 
En revanche, la gauche a une responsabilité politique : 
en renonçant à ce qu'elle est, à ses grandes ambitions d'égalité, en n'étant plus ni audible ni intelligible quand elle s'est mise à parler comme les experts, comme les technocrates, comme la droite gestionnaire.
Par sa désunion, elle a été incapable de gagner les dernières élections et de protéger les plus vulnérables par des politiques de justice sociale. En cela, la gauche est politiquement responsable.

Quel choix avons nous ? Mélanchon ou Le Pen?

D'abord, je ne mets pas dans le même panier Monsieur Mélenchon et Madame Le Pen, c'est très clair pour moi depuis longtemps. Il y aura toujours des opportunistes, ils profiteront de la situation, l'aggraveront, mais ne feront que passer… Ce qui nous guette surtout, c'est le délitement de la société, la perte de confiance dans les institutions, la désaffection vis-à-vis de la démocratie, le repli sur soi, la crispation identitaire, la xénophobie. Tout cela fait des dégâts profonds et durables. C'est inquiétant et grave.

Quel projet ?

Il faut le creuser, le chercher, il ne faut pas vouloir le trouver : il ne préexiste pas. Il faut Ouvrir un nouveau chemin. Autrement, que ferons-nous ?
Pour faire société, il n'y a que la politique ou la force.
On peut créer ou laisser s'installer le désordre, qui se réglera par la force, ou bien faire de la politique, penser la société, conceptualiser l'action sur la société, l'exprimer, faire en sorte qu'on la comprenne, cela, il faut de la cohérence, de la cohésion, de la constance, Ça s'appelle faire de la politique avec une majuscule !

«Homme de la décennie » « Qui aurait assez de panache et de style pour incamer l'homme politique de la décennie ? » Voilà la question que s'est posée le magazine GQ à l'automne. La rédaction du mensuel a calé pour trouver la réponse, elle s'est donc toumée vers une femme : Christiane Taubira. « C'est la seule personnalité politique, tous genres confondus, cochant toutes les cases », à justifié la rédactrice en chef. Christiane Taubira n'y croyait pas : « Dans un premier temps, ce fut un ‘haut-le-cœur, puis je me suis dernandé ce qu'était cette histoire avant de me dire que s'il existe des sanctuaires d'hommes, il faut aller y porter une de femme et rappeler l'unité de l'espèce humaine. ll m'a semblé intéressant d'aller y faire l'expérience del'ultra minorité et j'ai d'ailleurs invité les hommes à faire la même expérience à la tête des entreprises puissantes, au cœur du pouvoir politique, à la direction de médias influents, partout où se prennent des décsions ayant des effets sur des pans entiers de la société. »

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«Je sais bien qu'on va continuer à me culpabiliser… » 

C'est la seule question que tout le monde se (lui) pose.

Christiane Taubira va-t-elle faire son retour en politique ? 

Après avoir dénoncé les errements de la gauche et de Macron, défini un projet pour la France lors de cet entretien, on attendait une annonce. 
« Je sais bien qu'on va continuer à me culpabiliser (rires) ! Mais revenir pour faire quoi, avec qui, comment ? Je n'ai jamais eu de vision carriériste de la politique. » 
On insiste : Benoît Hamon, Olivier Faure et Yannick Jadot l'ont sollicitée pour revenir dans le jeu européen.
L'Europe, ce serait un beau projet ? 
« En tant que projet, je suis d'accord. Cela suppose ‘de transformer l'échéance dec torale prochaine en rendez-vous politique. Si on se contente de rester dans l'échéance, on ne fera rien de bon ni de durable. Le sujet c'est moins le Parlement européen, il a déjà fait quelques conquêtes démocratiques, que l'Union européenne, avec ses paralysies et ses perversions, ses grands enjeux sur les nouvel les économies, la justice sociale, l'harmonisation fiscale, les circulations humaines, la paix en Europe... C'est cela le sujet. Il faut saisir cette circonstance. Seule, je ne vais pas constituer une liste, je ne me prends pas pour un messie. 1 y a des forces politiques, seront-elles en capacité de prendre la mesure du naufrage de la gauche ? I faut à ‘présent reconstruire, il ne suffra pas de naviguer sur la crête et croire que selon le score obtenu on aura rétabli un poids politique. N s'agit de s'élever ! »

On attendra donc.