2018 Ecrans et Persuasive Design

Courrier International: New York Times

États-Unis. Le fossé numérique à l’envers

Alors que de plus en plus d’enfants riches bénéficient d’une éducation fondée sur l’interaction humaine et le jeu, les enfants pauvres sont vissés devant des écrans, à l’école comme à la maison.

Depuis six mois environ 150 parents d’Overland Park (banlieue de Kansas City) se réunissent le soir dans les bibliothèques de la ville pour ne discuter que d’une chose : comment amener leurs enfants à décrocher des écrans.

Il n’y a pas si longtemps, on craignait qu’en ayant accès plus tôt à Internet les jeunes des classes aisées n’acquièrent davantage de compétences techniques et qu’il n’en résulte un fossé numérique.

Mais aujourd’hui, alors que les parents de la Silicon Valley craignent de plus en plus les effets des écrans sur leurs enfants et cherchent à les en éloigner, on redoute l’apparition d’un nouveau fossé numérique.

Les enfants des classes moyennes et modestes grandissent au contact des écrans et que ceux de l’élite de la Silicon Valley reviennent aux jouets en bois et au luxe des relations humaines.

Ce mouvement est déjà amorcé. Les écoles maternelles à l’ancienne, qui proposent un apprentissage par le jeu, sont en vogue dans les quartiers huppés, alors que:
  • l’Utah finance une école maternelle entièrement en ligne, à laquelle sont inscrits quelque 10 000 enfants. 
Les autorités ont annoncé que les écoles maternelles en ligne se multiplieraient en 2019 grâce à des subventions fédérales versées aux États:
  • du Wyoming, 
  • du Dakota du Nord et du Sud, 
  • de l’Idaho et
  • du Montana.

Temps d’écran. 

Selon une étude de Common Sense Media qui surveille l’exposition aux réseaux sociaux, les jeunes issus de familles modestes passent une moyenne de:
  • huit heures et sept minutes par jour devant des écrans à des fins récréatives, alors que la durée est de
  • cinq heures et quarante-deux minutes chez des jeunes plus aisés. 
(Cette étude a pris en compte chaque écran séparément, si bien qu’un enfant qui chatte une heure sur son téléphone tout en regardant la télévision est considéré comme ayant passé deux heures devant des écrans.)

Deux autres études montrent que les enfants blancs sont beaucoup moins exposés aux écrans que les enfants africains-américains et latino-américains.

Etablissements publics et privés.

Alors que la Waldorf School of the Peninsula, une école privée très cotée chez les cadres de la Silicon Valley, interdit la plupart des écrans, l’établissement voisin, le collège public Hillview Middle School, met en avant son
programme d’enseignement sur tablettes.

Le psychologue Richard Freed, qui a publié un ouvrage sur les dangers pour les enfants d’une trop longue exposition aux écrans, partage son temps entre ses conférences dans la Silicon Valley et sa pratique clinique
auprès de familles modestes de l’est de San Francisco. Là, il est souvent le premier à apprendre aux parents qu’en limitant l’accès de leurs enfants aux écrans ils pourraient contribuer à résoudre leurs problèmes de
concentration et de comportement.

Design de la Persuasion

Ils s'inquietent tout particulièrement de la manière dont les psychologues qui travaillent pour les entreprises de la Silicon Valley rendent nombre d’applications et d’outils extrêmement addictifs, beaucoup d’entre eux étant particulièrement versés dans le design de la persuasion (ou comment influer sur le comportement humain via l’écran).

Dans tout le pays, des parents, des pédiatres et des enseignants s’insurgent. “Ces entreprises ont menti aux écoles et elles mentent aux parents. On s’est tous fait avoir, déplore Natasha Burgert, une pédiatre de Kansas
City. On est en train de soumettre nos enfants à l’une des plus vastes expériences sociales entreprises depuis longtemps. 
Qu’arrivera-t-il à ma fille si elle ne peut plus communiquer pendant le dîner, comment va-t-elle trouver un mari ? Ou décrocher un entretien d’embauche ? poursuit-elle. Je connais des familles qui optent aujourd’hui pour l’abstinence totale.”

Overland Park

Krista Boan a formé trois groupes d’une quarantaine de parents chacun, qui étudient les meilleurs moyens d’amener leurs enfants à décrocher des écrans. La chambre de commerce d’Overland Park soutient son initiative et la municipalité aussi. “Le service d’urbanisme et la chambre de commerce nous ont dit : 
"On a  vu l’impact [du numérique] sur notre ville’, raconte la jeune femme. Nous voulons tous que nos enfants soient des utilisateurs autonomes et capables de se maîtriser, mais nous devons les y éduquer.”

Dans la Silicon Valley, certains s’inquiètent du fossé grandissant entre les classes sociale  en ce qui concerne le temps d’exposition. Kirstin Stecher et son mari, ingénieur chez Facebook, élèvent leurs enfants loin des
écrans. 
“Est-ce une question d’information, car on connaît les effets de ces écrans ? Ou de
privilège, étant donné que l’on n’en a pas si besoin que ça ?” s’interroge-t-elle.

“L’idée généralement admise est que, si votre enfant n’a pas d’écran, il va être handicapé et relégué dans une autre dimension”, explique Pierre Laurent, ancien dirigeant de Microsoft et d’Intel et actuellement membre du conseil d’administration de la Waldorf School of the Peninsula. 

“Ce message n’a pas autant d’impact dans cette région.” Et il poursuit : “Les gens d’ici pensent que l’important est tout ce qui concerne le big data [les données numériques], l’intelligence artificielle, et que ce ne sont pas des domaines où vous allez être particulièrement bon parce que vous avez un téléphone portable à 9 ou 10 ans.”

Une offre en plein essor

Alors que des personnes impliquées dans le développement des outils numériques se font plus prudentes, l’offre faite aux enfants est en plein essor. 

Apple et Google se livrent une compétition féroce pour placer leurs produits dans les écoles et pour cibler les élèves au plus tôt, quand ils commencent à devenir fidèles aux marques. 

Google a publié une étude sur sa collaboration avec le district scolaire de Hoover, en Alabama, dans laquelle on peut lire que la technologie permet aux élèves d’acquérir “les compétences de demain”. L’entreprise y conclut que ses [ordinateurs portables] Chromebooks et les outils Google transforment des vies.

Le psychologue Richard Freed considère toutefois que les écoles fréquentées par des enfants de milieux défavorisés sont trop tributaires de ces outils. Il voit quotidiennement le fossé entre les classes sociales
en rencontrant des élèves issus des classes moyennes et modestes qui sont accros au numérique. Selon lui, le danger de voir se créer un fossé des connaissances sur les dangers de la technologie est considérable.

Avec 200 autres psychologues, il a demandé en août à la Fédération américaine des psychologues de dénoncer formellement l’utilisation du “design persuasif” pour des produits et applis conçus pour des enfants. “Une fois
que le grappin est mis sur ces enfants, cela devient vraiment compliqué”, met-il en garde.

—Nellie Bowles
Publié le 26 octobre 2018