Dès 2016, six géants de l’agroalimentaire se sont organisés pour contrer les affichages nutritionnels en Europe et imposer leur propre logo. 
Ils n’ont pas pu empêcher Le Nutri-Score d'être adopté en France, en Belgique puis en Espagne, mais tentent d'éviter sa «propagation » dans les autres États membres. Révélations.

Quand l’agroalimentaire complote 

IIs ont perdu une bataille, mais pas la guerre... Les «Big6», une «coalition» autoproclamée de six des plus grosses multinationales de l’agroalimentaire:
  • Nestlé, 
  • Mars, 
  • Unilever, 
  • Mondelez, 
  • Coca-Cola et 
  • Pepsi Co, 
mènent depuis des années l'offensive contre l'affichage nutritionnel sur les emballages des aliments transformés, et contre le Nutri-Score, adopté par la France en 2017.

Leurs réunions confidentielles sont périlleuses. Car les six sont en principe concurrents.
Dès lors, toute concertation ou partage d’informations commerciales est susceptible de tomber sous le coup de la loi réprimant l'entente. Ils doivent par conséquent «veiller à ce qu'un avocat ou un tiers soit présent à tout moment afin de garantir le respect du droit de la concurrence », et faire un rappel à la loi en début de chaque réunion, précise leur manuel interne, obtenu par Que Choisir.

Naissance d’une coalition Le 2 décembre 2016, seize représentants de sept grands groupes de l'agroalimentaire se réunissent discrètement dans un cabinet de relations publiques, rue Saint-Dominique à Paris.
Selon le compte rendu de cette rencontre, leur objectif est d’échafauder des contre-attaques au test mené en France sur quatre affichages nutritionnels, dont le Nutri-Score, qui doit s'achever quelques jours plus tard. Pour cela, une «coalition» est créée, englobant les six firmes citées plus haut.
Danone, présent à la réunion, ne s’aligne finalement pas. Les entreprises ont un «projet d'étiquetage nutritionnel au niveau européen », « discuté au plus haut niveau politique par les présidents européens » des groupes, expose le compte rendu.

Lutter contre l'information nutritionnelle du consommateur, ils en ont l'habitude: 
ils ont fait capoter un précédent projet en 2012. La Commission européenne avait alors tranché en faveur d'un affichage sous forme de tableau nutritionnel complexe — qu'ils soutenaient —, préféré au système des feux tricolores appliqué au Royaume-Uni. 

Cette fois-ci, ils s’attaquent au nouvel affichage nutritionnel soutenu par le ministère français de la Santé, le Nutri-Score. Ce système prévoit des couleurs allant du vert au rouge, en passant par le jaune et l'orange, pour qualifier l'équilibre nutritionnel d’un aliment. Or, une grande partie de leurs produits obtiennent des scores peu glorieux. Lors de la rencontre, les soutiens potentiels sont répertoriés, au premier rang desquels un spécialiste de la nutrition : «Le professeur (...) — bien que moins influent que le professeur Hercberg (promoteur du NutriScore, ndir) et étroitement lié à l'industrie — pourrait jouer un rôle de levier pour contrecarrer le professeur Hercbers, selon le cas», lit-on dans le compte rendu.

La fidélité des fédérations professionnelles des industriels et de la distribution est évaluée. Parfois, une reprise en main est envisagée: les Big 6 attendent d’Alliance 7 (regroupant les fabricants de confiseries, de gâteaux...) qu'elle reste «neutre» à défaut d’être un soutien actif. Concernant l’Ania (Association national des industriels de l'alimentation), il est prévu de «soutenir et guider [son] personnel». Et le président de la FCD (Fédération du commerce et de la distribution) doit être rencontré. S'il le faut, ils passeront à l'échelon européen.
Les opposants sont également fléchés, parmi lesquels l'UFC-Que Choisir, «très influente »…

Partage de l’Europe

Le test français valide le Nutri-Score, ouvrant la voie à sa mise en place dans l'Hexagone. Mais les Big 6 cherchent à prendre de vitesse la France, qui doit encore soumettre le Nutri-Score à l'avis de la Commission en avril 2017. Le 8 mars, ils abattent leurs cartes et présentent l’Evolved nutrition labelling (ENL), basé sur la taille de la portion définie par le fabricant et non aux 100 g. Selon des comptes rendus en notre possession, une «toolkit» (boîte à outils) avec des «éléments de langage » est élaborée. « Nous voulons éviter la prolifération de différents systèmes nationaux [et] promouvoir une approche paneuropéenne, note cette toolkit. Nous le ferons dans les pays d'Europe où les autorités locales sont suffisamment réceptives. » Pour cela, ils se répartissent les pays par zones géographiques, chacun prenant la responsabilité d’un ou plusieurs pays pour, entre autres, «surveiller les débats nationaux sur la réglementation». 
La France tombe dans le giron de Nestlé, comme sept autres pays. 
«Je comprends mieux l'attitude de Nestlé, réagit un habitué des réunions sur l'alimentation. Pendant toute la phase visant à identifier le meilleur étiquetage [entre 2015 et 2017], Nestlé était très souvent présent aux réunions de concertation, et montait au créneau de manière agressive. »

Jérôme François, DG marketing et relations publiques de Nestlé France, soutient que l'initiative est parfaitement légale. Pour lui, l'ENL n'est pas une action commune de marketing, car il dit ignorer l'agenda des autres groupes dans le déploiement de leur logo. Ces précautions écartent-elles le risque juridique de se voir reprocher une entente ? Pas tout à fait. Selon un professionnel de la lutte anticoncurrence, <un lobbying est particulièrement limite quand il est fait de manière coordonnée. Les entreprises prennent un risque; elles le savent puisqu'elles ont demandé à un tiers d'être présent quand elles se réunissent. »

Passer à l'offensive sur le terrain

Le Nutri-Score est finalement validé par Bruxelles en octobre 2017. La ministre de la Santé, Agnès Buzyn, publie dans la foulée un arrêté pour l'instituer en tant qu'affichage nutritionnel officiel. Désormais, la phase de déploiement du logo est en cours (voir p. 25). Mais les Big 6, entre-temps devenus Big 5 (Mars s’est retiré de la coalition), n'ont pas rendu les armes. Ils portent la confrontation au niveau européen, sous un angle juridique cette fois: le Nutri-Score serait une allégation et non une information, font-ils valoir. Il relèverait donc d’un article plus contraignant du règlement Inco (qui régit l'information du consommateur sur les denrées alimentaires). Une manière de gagner du temps, en refroidissant les ardeurs des pays tentés d’imiter la France.

En parallèle, ils poursuivent l'offensive pour imposer de fait l'ENL dans d’autres États membres. Ainsi, Nestlé va le déployer sur ses produits en Espagne, au Portugal, en Belgique, en Pologne, en Grèce et à Chypre «courant 2019, au fil du renouvellement des étiquettes », précise Jérôme François. Pour montrer leur bonne foi, les cinq sociétés prévoient de transmettre les résultats de leurs tests à la Commission européenne. De fait, cette dernière, qui doit rendre un rapport sur l'affichage nutritionnel fin décembre, ne s'est toujours pas prononcée.

En France, on change la recette

Adopté par arrêté ministériel Le 31 octobre 2017 en tant qu'affichage nutritionnel officiel, Le Nutri-Score fait peu à peu son apparition sur les emballages. Le petit logo aux cinq couleurs n'est visible que sur quelques produits:
  • des charcuteries Fleury Michon, 
  • des légumes Bonduelle, 
  • des salades Mix’, 
  • des yaourts nature Danone, 
  • des frites McCain... 
Mais il devrait prendre de l'ampleur au fil des mois. Plus de 90 industriels et enseignes ont désormais signé le dispositif. Opposants de la première heure, Les distributeurs ont jeté l'éponge. Casino, Auchan, Intermarché, E.Leclerc se sont ralliés au printemps pour leurs marques de distributeurs (MDD). 
« Pour nous distributeurs, le plus important est de répondre à la demande de nos clients », qui souhaitent être mieux informés sur ce qu'ils mangent, résume Casino. 

Système U, réticent devant cet affichage « qui ne prend pas en compte la dose et la fréquence de consommation », S'y ralliera car « l'indicateur commence à se diffuser », explique Thierry Desouches, porte-parole du groupe.

Nos voisins s’y mettent 

Le mouvement s'étend désormais chez nos voisins. La Belgique a adopté le Nutri-Score en août, poussée par Les distributeurs (Delhaize, Colruyt puis Carrefour Belgique) annonçant vouloir l'apposer sur leurs MDD.
L'Espagne vient de s’aligner. 
Les Pays-Bas, avec la chaîne Albert Heijn, se lance. 
Mais si (presque) tout le monde dit s'engager, comment se fait-il que le logo à cinq couleurs soit encore si peu visible ? Une fois les réticences levées, Les industriels font face à quelques contraintes logistiques: calculer les scores de tous leurs produits, parfois plusieurs centaines de références; épuiser leurs stocks d'emballages déjà imprimés, avant d'en modifier le visuel. Le logo apparaîtra donc au rythme des réimpressions. Enfin, et c'était l'un des objectifs du Nutri-Score, faire évoluer leurs recettes pour afficher de meilleurs scores nutritionnels.

Obtenir de meilleures notes 

Les industriels précurseurs sur ce sujet ont déjà mené cette étape. Pierre Gondé, directeur Affaires scientifiques chez McCain Foods, s'amuse de l'étonnement suscité par les bonnes notes de ses produits: la plupart des frites sont classés À ou B. 
« Nous sommes passés, dit-il, d'huiles de palme et tournesol, à une huile de tournesol oléique, réduisant de 75 % la teneur en acides gras saturés. Les Bun's jambon-ketchup sont passés de E à D en baissant la part des ingrédients qui dégradent la note, en l'occurrence fromage, jambon et ketchup. » 
Chez Fleury Michon aussi, le défi était de taille, mais possible. 
« Sur l'intégralité des charcuteries, la teneur en sel est réduite de 25 %, faisant passer la moyenne de C à B, explique David Garbous, directeur marketing stratégique. Le surimi est passé de 38 à 42% de chair de poisson, de C à B. » 
Pour Bonduelle, Le challenge était plus facile.
«98 % de nos produits sont d'office classés À ou B, de par leur nature à base de légumes, sourit Caroline Nobilé, directrice marketing. Les 2 restants sont C. » Néanmoins, impossible de présenter 100 % de produits verts À ou B. 
« Restons crédibles », concède un industriel. Les discours évoquent donc « des produits plus gourmands qui ne correspondent pas à une consommation quotidienne mais à des instants plus plaisir ». 
De son côté, Intermarché avait fait évoluer ses MDD dès 2006: moins de sel dans les soupes et les charcuteries, substitution de l'huile de palme par de l'huile de tournesol, -30 % de sucre dans les desserts lactés...

Mieux manger a un coût

« Nous avons réduit ce qu'on pouvait facilement baisser, explique Olivier Touzé, directeur qualité de l'enseigne.
Désormais, ce sera plus compliqué ! »

Et aussi plus cher. 
« Les multinationales ne rogneront pas sur leurs marges si elles modifient la composition des produits, prévient Thierry Desouches. On va dans le sens d'une montée en gamme, mais bien manger coûtera plus cher. » Les consommateurs sont prévenus: ils mesureront cette qualité à l'aune de leur budget !