2018-Francoscopie

Le Parisien, septembre 2018: Janine Mossuz-Lavau « La Vie sexuelle en France: l'Enquête sans tabous »Jacques Waynberg (Sexologies.fr);

Les Français se lâchent

ENREGISTREUR dans la poche, elle a sillonné la France, recueilli, analysé la parole de 65 femmes et hommes sur leur intimité. 
  • Comment vivent-ils leur sexualité aujourd'hui ? 
  • Comment en parlent-ils ? 
Janine Mossuz-Lavau*, directrice de recherches émérite au CNRS, l'affirme, dix-sept ans après sa première enquête : 
«La parole est plus libérée, presque plus joyeuse. » 
On est loin d'un prétendu retour à l’ordre moral qu’elle qualifie de 
«marronnier qui ne tient pas debout ».
« Les gens sont dans un processus de libération depuis les années 1960. » 
On n'évacue ni les mots ni les détails. Selon la sociologue, la fellation est devenue plus courante, alors qu'il y a cinquante ans, elle était associée à la prostitution. La sodomie est davantage pratiquée. Les jeunes, eux, ont moins besoin de se définir dans la case homo, hétéro, bisexuels.

On aime une personne, moins un sexe. Et cette libération généralisée s'affiche. Les réunions de sex-toys, à domicile, où l'on se vend ces joujoux entre femmes, se sont banalisées. Les sites de rencontres redonnent une deuxième vie amoureuse, les seniors clament que la jeunesse n'a pas le monopole du plaisir. Et le vieux sex-shop glauque est mort, vive le «love store », garni d’accessoires coquins.

UN SUJET DE CONVERSATION COMME UN AUTRE 

«Aujourd’hui, on parle de notre intimité comme du boulot ou des enfants », lance Nathalie, 44 ans, rencontrée au Passage du désir, à Paris, une enseigne qui compte 9 boutiques.

Le marketing a gommé le mot «sexe », remplacé par « amour » et «plaisir ». Marc Dorcel, en panne de ventes de ses DVD porno, a surfé sur la bonne affaire et possède 9 magasins, tous implantés dans des zones commerciales. « Attention, précise Grégory Dorcel, à la tête de cet empire du X, créé par son père. Alors que, dans les foyers, il y a une libération totale du plaisir, à l'inverse, le sexe est banni de la sphère publique. Il serait impensable de voir du strip-tease à la télé comme dans les années 1980 le samedi, avant 20 heures. »

En 2018, on se raconte plus facilement entre amis, entre amants. Mais quel est l'intérêt de parler autant de sexe ? s'interroge le sexologue Jacques Waynberg (Sexologies.fr). 
« Est ce qu'il s’agit seulement de dire des mots crus, un verre à la main, lors d'un dîner et de se croire moderne ? »
tacle-t-il Selon ce médecin, dans les années 1970, la libération des femmes a permis d'obtenir plus de droits comme la légalisation de l'avortement.
Dans les années 1985, la parole s’est libérée dans les institutions, face au sida. Et aujourd'hui ? 
« Elle facilite la parole sur les violences subies par les femmes. » 
Dans les autres cas, Jacques Waynberg  parle 
« d'un verbiage qui renforce l'obligation de norme, de performance. Etre à la hauteur est une injonction sociale. On doit y obéir pour être fier de soi ». 
Alors on tait les problèmes les plus intimes, sans les régler auprès des professionnels. 
« Les gens cherchent des solutions sur Internet, mais ils ne viennent plus nous voir, admet-il. En quinze ans, j'ai perdu un tiers de mes patients. »

*, de Janine Mossuz-Lavau, Editions de la Martinière, 20,80 €.

Tout a changé depuis Cinquante Nuances de Grey : fondateur des boutiques Passage du désir IL Y A DIX ANS, Patrick Pruvot a lancé les boutiques Passage du désir. À 52 ans, cet ancien publicitaire trouve aujourd'hui les Français, en majorité, plus ouverts. Mais l'omniprésence du sexe dans les discussions peut aussi renforcer les complexes, prévient-il.

  • Qui fréquente vos love stores ?
PATRICK PRUVOT. Des clients d'un peu tous les âges, même si le cœur de notre clientèle reste les trentenaires. Cette génération née avec Internet est davantage dans l’expérimentation. On voit aussi des couples recomposés. Chez les plus de 50 ans, des verrous ont sauté: leur sexualité est plus assumée. Il peut même arriver que l'on croise des clients de 80 ans.
Avant, on partait du principe qu'après un certain âge, les cabrioles, c'était terminé ! Désormais, les couples, et surtout les femmes qui initient davantage le renouveau, sont moins résignés face à l'usure du quotidien.
  • Confirmez-vous que les Français sont plus ouverts ?
Oui, ils semblent davantage dans la découverte, comme le montre le grand succès des sex-toys qui représentent 50 % des ventes.
Mais il reste encore une forme de pudeur dans notre pays. Et la société n’est pas plus libre. On ne pourrait plus voir du cinéma porno sur les ChampsElysées comme c'était le cas dans Paris, dans les années 1970. La mode des seins nus sur les plages est moins pratiquée. On assiste à une émancipation individuelle mais non collective.
  • Les pratiques ont-elles évolué ?
Bien sûr. La sexualité est aujourd’hui un sujet ultra-médiatisé. Ainsi, en 2012, la sortie du livre « Cinquante Nuances de Grey » en France a popularisé les pratiques sadomasochistes soft, jusqu'alors associées à Sade. La ménagère de 50 ans a lu ce roman érotique et s’est rendu compte qu'il existait des jeux coquins qu'elle pouvait mettre en pratique. Les ventes de cordes et de menottes ont alors progressé. En 2014, le scandale du plug anal géant, installé place Vendôme, à Paris, a eu un effet inattendu. Les ventes de ces sex-toys ont été multipliées par cinq ! A contrario, l'affaire Strauss-Kahn a remis le sexe sous un angle glauque, associé au pouvoir. On a eu quelques réticences au moment d'ouvrir de nouvelles boutiques. On a senti comme une crispation.
  • La libération de la parole permet-elle de mieux s’accepter ?
Elle permet de mieux s'épanouir mais l'aspect négatif, c'est que l'on tombe dans le culte de l’hyperperformance. On a l'impression que tout le monde a tout testé, que si l’on n'aime pas certaines pratiques, on n'est pas normal. On le voit dans nos boutiques, certains clients cherchent à être rassurés. Les garçons, déjà influencés par le porno, ont parfois peur de ne pas être à la hauteur. En boutique, les stimulants sexuels fonctionnent très bien. Même chez les jeunes. C'estétonnant.

À 77 ans, Luce nest plus «timorée » 

RÉCEMMENT, je suis entrée en contact avec un homme sur Meetic. Je regarde régulièrement ce qu'on me propose dans ma région. Ce monsieur m'avait paru convenable. Mais lorsque nous nous sommes vus, je me suis dit : Mon Dieu, ce n'est pas possible !
Sa photo sur le site devait avoir au moins quinze ans ! Il était fagoté d'une telle façon pour notre rencontre... »

Luce Dubois, 77 printemps, célibataire, n'en a pas fini avec l'inlassable quête de sa vie : l'amour. Un sujet dont elle parle sans détour. Nises multiples échecs sentimentaux ni son âge n'ont fait d'elle une femme désespérée prête à renoncer à la qualité d'une relation avec un homme pour simplement « être avec quelqu'un ». « Je recherche une présence, beaucoup de sentiments, de la complicité, des rires... » décrit l'ancienne détective privée, une pionnière dans la profession.

Dans son livre « Je n'ai jamais renoncé à l'amour » (Editions Pygmalion, 19,90 €), elle insiste : « Moi, je m'impose. Je montre que je vis encore, que j'existe.

Je n'ai évidemment plus la même vigueur, mais mon cœur bat toujours. » Deux fois divorcée

à la fin des années 1970, elle connaîtra des hommes souvent décevants. Et puis il y a Silvère qui fait souffler le chaud et le froid depuis plus de quarante ans et auteur de cette phrase extraordinaire, prononcée à l'âge de 73 ans: « Je ne suis pas mûr pour me caser. » Ils auront une liaison, Luce a alors plus de

70 ans. De ses premières étreintes avec cet homme, elle écrit : « A présent, physiquement dans ses bras, c'est la volupté totale.
J'accède à une jouissance inconnue. Jeune, j'étais timorée, pétrie de principes. Aujourd'hui, je ne crains pas de participer aux joies de l'amour. » CHRISTINE MATEUS Emplettes sans tabous au «love store » DE NOS ENVOYÉ SPÉCIAUX TEXTE: ELSA MARI PHOTOS : ARNAUD DUMONTIER

AU MANS (SARTHE) DANS LA ZONE commerciale du Mans, des petites mamies poussent la porte du Dorcel Store, à la recherche de. stores pour leurs fenêtres. Il faut dire que le roi du X, qui a ouvert un gigantesque sex-shop entre un magasin de déco etun expert en carrelages, fait valser les repères. Sex-toys fluo, menottes roses, bodys en cuir affriolants, en voilà un drôle de supermarché !

Concentrée sur une nuisette bleue, Magalie, 47 ans, chemise à pois, cheveux courts gris, a entendu un spot radio sur ce nouveau « commerce » implanté depuis un an dans « la zone d’Auchan ». Elle fait un tour par curiosité. Avant ? Ah non, elle n'y aurait jamais mis les pieds.
Mais aujourd'hui, la gêne est tombée. « C'est fini le tabou !
Tout le monde est plus ouvert.
J'aimême acheté de la lingerie sur Internet.»

Comme Mireille, même âge, qui a déjà dégoté deux sex-toys en ligne. « Ma cousine, qui organise des ventes d'objets érotiques chez elle, m'a gentiment envoyé le catalogue. »

«ON A L’'IMPRESSION D’ETRE DANS UN MAGASIN DE PARFUMS » OLIVIER, VENU EN COUPLE

AU DORCEL STORE

En couple depuis dix ans avec Olivier, rencontré sur Internet, cette maman se sent « moins timide qu’à l'époque ».
Dans sa fratrie de huit frères et sœurs, « on devait se cacher pour prendre la pilule et, en famille, on ne parlait jamais de sexualité ». Après avoir fait un don chez Emmaüs, sur le trottoir d’en face, le couple cherche ici « un peu de piment ».«Ona plutôt l'impression d'être dans un magasin de parfums que dans un sex-shop glauque », s'exclame Olivier.
ARTHUR

Les lourds rideaux rouges d'antan derrière lesquels disparaissaient des hommes gênés font place à une vitrine transparente qui s'ouvre sur une atmosphère érotico-kitsch avec promos à l'intérieur : un sex-toy acheté, un vibromasseur offert.
Ici, les gens se confient, les hommes s’attardent sur les « stimulants sexuels », et « les amants se rejoignent sur le parking », confie une vendeuse. Le livre « Cinquante Nuances de Grey » et la série culte « Sex and the City » ont balayé les complexes.
Même si on prétexte encore souvent « un achat pour un ami » et pas pour soi. Le panier moyen s’est envolé à 55 €. 25 % des clients ont entre 40 et 50 ans, 35 % 30 à40 ans, et25 % entre 20 et30 ans.

Louis, paysagiste de 23 ans, bandeau noir dans les cheveux, débarque, à la recherche « d’un cadeau d’anniv » pour sa copine, accompagné de son pote Arthur, infirmier. Entre eux, aucune limite, on se raconte tout, «onest cru, à part quand on est en couple », prévient Louis.
« Quand quelqu'un de la bande ramène une fille un soir, on lui demande : Tu l'as fait combien de fois ? Elle était excitée ? » Ils se montrent plus ouverts.
« Ma copine est bisexuelle, j'écoute, je suis beaucoup moins dans le jugement. » Et leurs amies ne sont pas plus prudes.
« Au début, quand j'entendais mes collègues infirmières parler de sex-toys à la pause, ça m'étonnait qu’elles soient si libérées, reprend Arthur. Mais c'est bien, c’est le résultat de l'égalité des sexes. »

« MERCI INTERNET. ON NE SE POSE PLUS LA QUESTION DU POINT G, IL SUFFIT DE CLIQUER POUR S’INFORMER. »

CLAIRE, 29 ANS

D'ailleurs, Claire, 29 ans, vitrailliste, fait ses courses avec sa maman, Michelle, trente ans de plus. « Ma mère, c’est mon journal intime vivant rit-elle. Je lui raconte quand j'ai fait une soirée sadomaso avec mon copain. » « Et moi,jelui ai montré le jouet offert par mon compagnon », poursuit Michelle. « Merci Internet, renchérit la fille. On ne se pose plus la question du point G, il suffit de cliquer pour s'’informer. » Accrochée à sa confidente, Claire quitte la boutique avec un sac de strings en dentelle, en lançant : « Aujourd’hui, la sexualité, c'est comme la cuisine, on expérimente eton partage nos avis. »