2018 Hypnose

Le Parisien, mai 2018

L’HYPNOSE DANS TOUS SES ÉTATS

Après l'hôpital, où elle est désormais reconnue, cette pratique pourrait bientôt faire son entrée dans le milieu judiciaire.
LONGTEMPS cantonnée à l'univers du spectacle voire de l’ésotérisme, l'hypnose a conservé pendant des décennies l’image d’une pratique mystérieuse teintée de surnaturel.
Une époque révolue. Si l'hypnose cartonne toujours dans le monde du divertissement et continue d’aimanter nombre de charlatans, elle a (presque) gagné ses lettres de noblesse de discipline fiable, avant tout grâce à ses utilisations dans le domaine de la médecine. Aujourd'hui, la pratique fait une incursion inattendue dans le champjudiciaire...

Elle pourrait ainsi lever l’un des voiles dans l'affaire de la petite Fiona, cette fillette de 5 ans morte sous les coups de sa mère et de son beau-père en 2013 à Clermont-Ferrand (Puyde-Dôme). Selon nos informations, Cécile Bourgeon, qui purge une peine de vingt ans de réclusion, a obtenu l'accord d'un médecin pour être hypnotisée. Objectif ? Réactiver des souvenirs susceptibles de localiser lelieu où elle soutient avoir enterré, avec l'aide de son ex-compagnon, le corps de sa fille. « L'enjeu est de trouver le corps », soulignent ses avocats, Me Gilles-Jean et Renaud Portejoie.
Mais, en France, un témoignage recueilli sous hypnose n’a aucune valeur de preuve, contrairement à la Belgique.

h PASCALE HAAG,

MAÎTRE DE CONFÉRENCES Même si des médecins spécialistes s'inquiètent d'une utilisation judiciaire, arguant que « l'hypnose peut induire de faux souvenirs », ce nouvelusage montre à quel point la technique — qui consiste à s’extraire de son environnement extérieur pour se concentrer sur son monde intérieur —tend à s'enraciner.

« C'est un phénomène complexe, qui suscite autant la fascination que la méfiance. Elle a de beaux jours devant elle, car elle intrigue. L'état des connaissances va s'étoffer », explique Pascale Haag, maître de conférences à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Autre signe que l'hypnose n'est plus une histoire à dormir debout, 1 200 professionnels de la santé se réuniront du 14 au 16 juin à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) pour un congrès qui lui est consacré. « En 2000, lors de la première édition, nous étions 100 », sourit son organisateur, Claude Virot, psychiatre et directeur de l’Institut Emergences, qui forme chaque année près de 800 soignants. « Les émissions avec Messmer (NDLR : l'artiste québécois qui pratique l'hypnose sur scène) ont certes contribué à la faire connaître, mais cela trouble aussi son rôle auprès du public. L'hypnose de show n'arien à voir avec l'hypnose médicale », s'agace-t-il. Cette dernière est d’ailleurs remboursée dans certains cas par les mutuelles. Lors du congrès, les professionnels demanderont une évolution de la législation et une clarification sur qui peut se dire, oupas, hypnotiseur.
«Ses résultats sont convaincants » IL À UN REGARD ACERBE sur ce qu'il nomme «les médecines différentes »..
sauf sur l'hypnose. Le professeur Daniel Bontoux, auteur du rapport de l'Académie nationale de médecine sur la question, remis en mai 2013, nous explique en quoi elle a fait ses preuves mais alerte aussi sur les dérives.

Vous écriviez dans votre rapport

que l'hypnose avait sa place dans

le parcours de soins. C'est-à-dire ?

P' DANIEL BONTOUX. C'est une thérapie complémentaire. Parmi toutes les techniques, plus ou moins fiables, et médecines alternatives — acupuncture, ostéopathie, mésothérapie, homéopathie... —, l'hypnose émerge comme la meilleure et la plus intéressante. Elle est celle qui a les résultats les plus convaincants et qui repose sur les bases scientifiques les plus solides. C'est pour cela que l'Académie l'a désignée comme ayant un intérêt pour le patient.

Tous peuvent-ils y prétendre ?

A des degrés différents ! Il y a une notion de « suggestibilité > dans l'hypnose à laquelle chacun est plus ou moins sensible. Environ 15 % de la population a cette aptitude, liée en partie à des composantes génétiques. Il y a donc une suggestibilité innée. Cela ne veut pas dire que vous ne pouvez pas y prétendre, grâce à la stimulation crânienne et l'aide d'un médecin. D'où la multiplication du champ de ses possibles et le succès qu'elle rencontre auprès du public.

Dans quels domaines ?
Le plus connu et reconnu est le domaine de l'anesthésie où l'hypnose est de plus en plus utilisée. Mais on retrouve d'autres utilisations médicales, notamment pour les affections fonctionnelles, sans lésion, comme les douleurs chroniques. Elle peut servir dans le cadre de traitement de la migraine, contre l'anxiété, les troubles du sommeil... et est régulièrement testée par les personnes qui veulent arrêter de fumer.

Elle serait donc miraculeuse ?

Non, pas du tout ! Elle est une aide, un outil supplémentaire. Il est indispensable de dire que l'hypnose ne se substitue pas aux traitements ou aux médicaments prescrits par un spécialiste. Elle ne soigne pas des pathologies mais améliore leur prise en charge. Il ne faut pas en faire en dehors du cadre médical !
Comment choisir un bon hypnotiseur ?
C'est tout le problème. L'hypnose n'est pas réglementée par le Code de santé publique. N'importe qui peut donc s'autoproclamer hypnotiseur. Pour ne pas se tromper, il faut choisir avant tout un professionnel de santé. Un médecin, infirmière, psychologue, psychiatre. qui pratique l'hypnose. Il ne faut hésiter à demander s'il a fait une formation et à choisir en fonction de l'expérience. En clair, pour éviter les charlatans, il ne faut pas prendre les premiers numéros sur Internet avec des hypnotiseurs qui promettent monts et merveilles.

PROPOS RECUEILLIS PAR FL.M.



Fuir les charlatans 
soyons francs, les spectacles de Messmer, le plus médiatique des hypnotiseurs, peuvent parfois effrayer les plus cartésiens des spectateurs dans la salle. Comment un homme est-il — serait-il mais les faits semblent lui donner raison — capable d'agir sur votre cerveau ? Au point de faire faire à peu près n'importe quoi à quelqu'un de sensé. C'est assez souvent drôle mais cela peut être plus dérangeant quand cette technique est mise au service de l'ironie, la moquerie voire pire. Ce qui n'est pas le cas de Messmer, ni de ceux dont on va vous parler dans nos colonnes. Ceux-là sont des hypnotiseurs dont la technique et le talent permettent bien des choses, voire des petits miracles.
A ne jamais confondre avec les charlatans qui prétendent pouvoir tout et son contraire.
Et qu'il faut fuir à toutes jambes.

Elle S'installe en salle d'opération CET ADOLESCENT à disputé un match de tennis face à Henri Leconte. Cette petite fille a voltigé dans les manèges de ses rêves.
La salle zen dans laquelle ils ont vécu cette expérience n'est pas un nouveau complexe de jeu à la mode. Elle se situe au cœur des blocs opératoires de l'hôpital Armand-Trousseau (AP-HP), un établissement parisien de référence pour les soins pédiatriques. Ici, l'hypnose a peu à peu gagné ses galons dans les salles d'opération, régulièrement utilisée pour diminuer le stress des petits patients mais aussi éviter une anesthésie locale et même générale !

« Aujourd'hui, un tiers des médecins du service et des infirmières anesthésistes sont formés. Cela a profondément enrichi la relation patient-soignant », s'enthousiasme la professeur Isabelle Constant, chef du service anesthésie-réanimation. Des biopsies, des gastrostomies (ouverture de l’estomac), des ponctions sont ainsi pratiquées, quand cela est possible, sous hypnose. Car en amenant l'enfant (dès 7 ans) à s'immerger dans une activité imaginaire ou joyeuse, les médecins réduisent sa peur de l'opération tout en limitant l’utilisation de médicaments. « Sans compter qu'il n’y a plus le problème du réveil Il remange vite, sort plus rapidement », reprend la professeur.
REMPLACER L’ANESTHÉSIE

Une pratique qui a toute sa place à l'Institut Curie, à Paris. D'abord expérimentée en 2015 lors d'opérations du cancer du sein, y compris pour des mastectomies, elle est aujourd'hui utilisée en ORL, pour des cancers de la paupière, de l'oreille...

« Pour remplacer l’anesthésie, nous avons pratiqué quelque 150 hyposédations. C'est la combinaison de l'hypnose et de médicaments antidouleur », décrypte la docteur Aurore Marcou. Faut-il la nommer.
«hypnotiseuse » ? « Je préfère praticienne en hypnose ou hypnothérapeute », répond cette médecin* qui s’est formée pendant deux ans à toutes les techniques et en est devenue une spécialiste reconnue. « Certains patients sont incompatibles _ avec une anesthésie générale, _ c'est ce qui m'a poussée vers l'hypnose. C'est très particulier, on conduit tout doucement le malade vers un lieu où il se sent en sécurité, puis on l’aide à reprendre contact avec la réalité », _ note-t-elle. Son arme n'est pas un pendule, mais sa voix, sa pa__ tience, un climat de calme etla __ proximité avec le malade.
Bientôt, l’Institut expérimentera l'hypnose pour des opérations de la thyroïde tandis que d’autres établissements la peaufinent pour des interventions des os, des cordes vocales, _ dela gorge. Très en vogue, de _ plusen plus d’hôpitaux la valo_ risent dans leur service maternité pourlapriseen charge dela _ douleur. Ou comment une pratique mystérieuse a accouché d'une série d'innovations utiles auxpatients.
*Auteur de « l'Hypnose face aucancer. Libérez vos _ superpouvoirs !» Ed. In Press, 8€.
La mère de Fiona veut tenter l'expérience PAR GEOFFROY TOMASOVITCH ET SI L'HYPNOSE permettait de percer le dernier mystère de l'affaire Fiona, l'enfant martyre de Clermont-Ferrand (Puy-deDôme) ? Cécile Bourgeon, la mère de la fillette de 5 ans morte en mai 2013, veut recourir à cette pratique dans l'espoir de localiser le corps de Fiona qu'elle et son ex-compagnon Berkane Makhlouf disent avoir enterré dans une forêt. Faute de souvenirs précis et malgré d'intenses recherches, le cadavre n’a pas été retrouvé. Selon nos informations, un médecin de la douleur, spécialiste de l'hypnose, est partant pour tenter l'expérience.

« Notre cliente souhaite simplement apporter une sépulture décente à sa fille. On ne peut la suspecter d’être dans une démarche utilitaire. Sion retrouve le corps, cela n'aura pas d’incidence sur le verdict », précisent ses avocats, M Gilles-Jean et Renaud Portejoie. En février, Cécile Bourgeon a été condamnée en appel — comme Berkane Makhlouf — à vingt ans deréclusion sans période de sûreté pour « coups mortels aggravés » sur Fiona. La mère, qui nie toute maltraitance, a déposé un pourvoi en cassation qui devrait être examiné à l'automne. En attendant, cette femme de 30 ans purge sa peine à la prison de Lyon-Corbas (Rhône).

« Pour le corps de Fiona, j'ai réfléchi, il n’y a qu'une solution : un hypnotiseur », a-t-elle confié à l’un de ses conseils fin mars.
Cécile Bourgeon avait déjà fait une telle demande le 11octobre 2013, en écrivant au juge d'instruction alors qu'elle était en détention provisoire. Un courrier resté sans réponse. Logiquement : « En France, un témoignage obtenu sous hypnose n'est pas recevable. Il n'existe donc pas d'expert judiciaire dans ce domaine », explique une magistrate.

Un arrêt de la Cour de cassation de 2001 consacre cetaspect du droit. Il a annulé la mise en examen d'un homme qui avait été entendu sous hypnose comme témoin du meurtre de sa femme dans le Gard. « N'ayant rien à se reprocher, et un peu naïvement, il avait accepté la proposition des gendarmes. La séance a fait remonter tout une problématique personnelle sur la base de laquelle mon client a ensuite été interrogé en garde à vue, où il s’est mis à parler à la troisième personne »,serappelle Me Philippe Expert. Cet « état de transe » et ces « aveux dévoyés » lui ont valu de passer un anen prison. « Le non-lieu n'est tombé qu'en 2017 !Onalancé la procédure d'indemnisation », ajoute M° Expert.
L'ADMINISTRATION PÉNITENTIAIRE VA-T-ELLE DONNER SON FEU VERT ?
Dans le cas de Cécile Bourgeon, l'enjeu ne porte pas sur la culpabilité. Ses pertes de mémoire, malgré de vagues indices, ont rendu toutes fouilles infructueuses. « Aucun expert n'a affirmé que cette amnésie était feinte », soulignent Ms Portejoie pèreetfils. D'où l'idée defaireremonter des « souvenirs plus précis » grâce à l'hypnose.
«Nous cherchions un médecin dont l'expertise serait incontestable. On l’a trouvé il est d’accordettrès motivé.»

Le patricien, à qui ont été transmis les éléments du dossier pénal lié à l’inhumation de Fiona, souhaïite que la séance — aux frais de Cécile Bourgeon — soit filmée et être assisté d'un autre médecin. Reste à savoir si l'administration pénitentiaire donnera son feu vert. « Si notre cliente livre sous hypnose des infos précises, nous les transmettrons au parquet général », préviennent ses avocats.
Cécile Bourgeon, ici en 2016, ne se souvient pas où elle etson ex-compagnon, Berkane Makhlouf, ont enterré le corps delafillette.