En Alsace. l‘Antiquité a été découverte en même temps que l'Amérique, aux premiers temps de l‘imprimerie. Ces sont les humanistes qui en ont été les promoteurs, en s'interrogeant sur leurs véritables racines, biologiques — mais étaient-ils Gaulois ou Germains, païens ou chrétiens ? Vaste débat.

Par Georges Bischoff*

n janvier 1913, les Cahiers alsaciens publient une conférence de Camille jullian intitulée E Ce que l’Alsace doit à la Gaule. Aux yeux de cet illustre historien de l’Antiquité, il est hors de doute que l'héritage gallo-romaîn est resté intact, et que les Alsaciens puisant leur énergie dans ce fonds bimillénaire. Le mont Sainte-Odile a droit au titre d’ «acropole souveraine» en rappelant que la «formation de l'Alsace [s'est faite] au temps de la Gaule romaine», bien qu'«elle n’apprit des latins que la culture de la vigne. »

Comme on s’en doute, ce n'est pas le son de cloche qui retentit trente ans plus tard, en 1942. Dans un ouvrage commandité par le Gauleiter Wagner, pour rendre a l'Alsace sa véritable histoire, cachée ou maquillée par des intrus -une antienne familière, même en 2017-, Luzian Sittler évoque la débâcle de Rome sous les coups des Germains en expliquant, qu'au Ve siècle, « la population celte avait totalement disparu» et qu’après un combat de plus de deux siècles, « le pays demeurait aux tribus alamanes», qui allaient abandonner l'épée pour la charrue. «Le paysan alaman enracine' dans la glèbe alsacienne devient le leitmotiv de cette histoire. »

Ces opinions n'ont de sens qu’à partir du moment où on les ramène à leur contexte de concurrence nationale. Elles sont frappées de péremption, même si elles continuent quelquefois ‘a fleurir sous des plumes incultes, obsédées par la manie des origines et convaincues de la justesse du slogan tribal «Leben heisst erben», selon lequel le sang de lointains ancêtres continue à couler dans les veines de nos contemporains, sur «notre» sol. De là, des jugements vengeurs sur «le joug militaire féroce des Romains», ou, inversement, sur leurs amis ou ennemis «barbares». Il y a une génération à peine, une Brève histoire de l'Alsace proclamaît que «nous étions les premières victimes de l'impérialisme romain » (ce qui mérite un bon sie, évidemment latin), et internet continue à nous asséner «Nos ancêtres (re-sie) étaient des Germains et non des Gaulois», comme si vingt siècles de métissage n'avaient pas réussi à panacher le présent.

Cet anachronisme de propagande fonctionne au premier degré et mystifie durablement, sauf lorsqu’il sollicite la connivence, comme le montre Hansi en

anticipant sur les éclats de rire d’Astérix.

Soyons sérieux. S’intéresserà la présence et à l’apport de Rome ‘a la périphérie de son empire pendant plus de quatre siècles (de César, en 58 avantI.—C., aux migrations du début du V“ siècle) consiste à rassembler des traces et a les confronter à d’autres traces ici et ailleurs, de manière ‘a fonder de vraies connaissances. Il va sans dire que celles-ci ne progressent que par l’archéologie parce que les sources écrites sont connues de longue date (à l’exception des inscriptions retrouvées en fouilles). Mais comme ce savoir s’est lui-même formé par couches successives, les historiens ont tout intérêt à le reprendre avec ces mêmes méthodes stratigraphiques. En se demandant comment il a été «fabriqué», à la manière d’un « musée imaginaire », à partir d’éléments accumulés par hasard, ou en sélectionnant des informations, pour construire un récit — qui est, en tout état de cause, une fiction.

UN MOYEN ÂGE SANS MÉMOIRE ?

Et d’abord. sait—on quand l‘Antiquité a pris fin et quand ont disparu les derniers «Romains» ou assimilés? Pour répondre à la question, il faut interroger le Moyen Âge. qui est quasiment muet avant la fin du premier millénaire, et relativement indifférent ensuite, sauf quand il s’agit d'enlunfiner les premius chrétiens confrontés à des païens dont peu importe l’appartenance ethnique. On peut raisonnablement penser qu'il y avait plus de vestiges visibles à l’époque du bon roi Dagobert et de sainte Odile (VII€ siècle) qu'à la fin du XV' siècle, mais ils n’apparaissent guère, même sous forme de fossiles toponymiun: Drusmheim, fondée par Drusus en -12, les deux Rumersheim, qui fixent peut—être leurs noms du substantif Rômer, ou Altitona, censé désigner le mont Sainte—Odile antique sont mentionnés très tardivement (au XII‘ et au XIIIe siècle). et Argmtorate—Argcnfina n’est connu dans 15 … de la pratique qu'à partir du moment où cette ville s'appelle …; il en va de même à Augusta Rauracorum/Augst, remplacée par Bâle ou Mons Brisacus, devenue Breisach. La continuité romaine est implicite. mais elle n’est pas revendiquée.

On peut faire les mêmes remarques sur la permanence des lieux et des traditions: bien malins les commentateurs qui rattachent des coutumes immémoriales, attestées, au mieux, au XIX“ siècle, à des rites pratiqués par les autochtones gaulois, germains, ou même romains, vivant entre Vosges et Rhin, ou, plus largement, entre Atlantique et Carpates.

Le seul point de contact entre le Moyen Âge et l’Antiquité concerne la christianisation du pays, telle que la rapportent quelques vies de saints convertisseurs. Ainsi, celle de Materne, apôtre de Germanie, dont on fait un disciple de saint Pierre, voire un cousin du Christ, venu évangéliser les provinces romaines de Germanie en compagnic d’Euchaire et de Valère. La version alsacienne de sa légende localise sa mort inopinée, puis sa résurrection glorieuse dans une cité nommée Helvetum, identifiée à Ehl, près de Benfeld. Le saint revenu à la vie

y détruit le temple de Mercure/Theutates et ses idoles, puis celui de Diane à Novientum (Ebersmunster?), mais l’affaire s’arrête l‘a, jusqu’à une deuxième vague missionnaire destinée aux Germains, à partir de Clovis.

La vita Odiliae du Xe siècle affirme que le site où réside le duc Etichon a été fortifié au temps d’Ammien Marcellin, l'historien du N“ siècle qui rapporte les opérations militaires du César ]ulien et de l'empereur Valentinien contre les Alamans, ce qui montre que son auteur avait de bonnes lectures.

S’ils résultent d'un amalgame d'hagiographie et d’élucubrations étymologiques, ces récits fondateurs n’en sont pas moins précieux, parce qu’ils renvoient au terrain. Le plus loquace est la chronique d’Ebcrsmunstcr en date du XllC siècle; deux siècles plus tard, elle est reprise et étoffée par le chanoine ]acob Twinger de Koenigshoffen qui développe la thèse des Trébètcs,

premiers possesseurs de l’Alsace venus de Trèves arm: d'être soumis par les Romains, eux-mêmes subiugués par les Francs. Ce peuplement s’incarne dans qudqus lieux emblématiques, comme Strasbourg et Bâle, mais le bon chanoine strasbourgeois admet que certains considèrent Saverne comme la ville la plus ancienne du pays- sans qu’on sache s’ils avancent des arguments archéologiques ou s’ils se réclament du nom latin de ce relais routier baptisé «Trois Tavernes ».

On aurait tort de mépriser les clercs du Moyen Âge car ce sont eux les héritiers de la culture antique, la dépositaires de sa langue et de ses livres. Leur univers demeure centré sur Rome, capitale de la chrétienté et principale destination touristique de l’Europe: entre l’an mille et 1500, des milliers d’Alsaciens, sujets d’un saint Empire qui se disait toujours romain (de nation germanique) ont vu les monuments de la ville éternelle. Doit—on leur reprocher leur manque de curiosité? Pas sûr. En 1267 et en 1280, un dominicain colmarien réalise

une carte du monde dans laquelle on a cru reconnaître la fameuse Table de Peutinger, la carte Michelin des voies romaines copiée sur un original du IVe siècle. Et ce même religieux signale l’agrandissement du château de Rmrffach, séparé par un fossé de son noyau «antique».

L‘ARÔME DE ROME ET LE GERME DES GERMAINS

la passion de l’antiquité s’éveille, ou, plutôt, commence ‘a s'exprimer avec les prémisses de l‘humanisme. qui remet au jour et, surtout, diffuse des textes oublié. C’est ainsi que la Germania de Tacitc, dont le seul exemplaire connu venait d’être retrouvé sur les rayons de l'abbaye d’Hersfeld (Hesse) en 1425 vient stimuler l'idée selon laquelle les Allemands étaient les dignes successeurs des Romains à la tête de l’Empire -en confirmant la croyance médiévale qui faisait des Francs les cousins germains de Romulus et Rémus. La thèse de la «translatio imperii ad Germanos » se fondait notamment sur la même origine troyenne. et il est vraisemblable que des Alsaciens se la soient appropriée très précocänent à travers le personnage de Hagen de Tronie ou de Troie, comprenez Traenheim (également rapporté au village de Kirchheim), dans la légende des Nibelungen.

Ces pulsions nationales, qui affectent la plus grande partie de l'Europe s’acclimatent tout particulièrement dans la vallée du Rhin, à l’épicentre de la réforme de l'Église au moment du concile de Bâle (1431-1448), et au berceau de l'imprimerie, à travers Strasbourg et à Mayence.


L'histoire savante est dopée par la déferlante des classiques, César, Tacite ou Salluste, etc. En 1515, la bibliothèque de l’abbaye de Murbach restitue à l'Allemagne l'équivalent germanique de Vercingétorix. le chef chérusque Arminius, vainqueur des légions de Varus dans la forêt de Teutoburg, en 9 après ].-C. C'est Beatus Rhenanus qui exhume l’unique manuscrit de l’Histoire romaine de Velléius Paterculus, bientôt publié par son ami bâlois Boniface Amerbach (1520) et commenté par tous, ‘a commencer par Luther, qui exalte le premier héros de la résistance des Germains contre la puissance de Rome.

Pour l'intelligentsia rhénane, fascinée par l'Antiquité, mais consciente de sa propre identité allemande, l’évocation de ce lointain passé représente un dilemme, puisqu’elle revendique à la fois la civilisation latine, un christianisme retrempé dans ses sources les plus pures et la fidélité aux racines locales.

Jacques Wimpheling en est le premier interprète dans sa Germania de 1501, qui réfute l'appartenance à la Gaule de la rive gauche du Rhin en invoquant l’autorité des auteurs anciens et en donnant tort à César, coupable d’avoir fait du Rhin une frontière. En ligne de mire, le parrain de l'humanisme alsacien vise le roi de France, l’ennemi héréditaire qu’il suspecte de vouloir étendre son royaume au détriment de l’Empire. Lorsque le franciscain Thomas Murner met en doute la valeur de ses arguments, on assiste à une véritable levée de boucliers de la part de ses disciples. Wimpheling compose son Epitome rerum germanicamm (Abrégê des choses germaniques) de 1505,

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série d’ouvrages plus ou moins savants sur les antiquités locales. Le digne Beatus Rhénanus élève le débat avec ses Trois livres des choses germaniques, Rerum Germanicarum libri tres de 1531, qui examinent plus froidement les auteurs antiques. et tentent d’en tirer une histoire cohérente, à partir d'une chronologie plus sûre et d’un repérage topographique mieux fondé. La géographie romaine du Rhin supérieur est en place, Triboques au nord, autour de Brumath/Brocomagus, Rauraques au sud avec la colonie d’Augst (Augusta raurica) fondée par Munitius Plancus (87-15 avant J.-C.) en même temps que Lyon (Lugdunum), comme l’indique l’épitaphe de son mausolée de Gaète, dans le Latium, qu‘il connaît grâce à d'autres érudits:

« LUCIUS MUNATIUS PLANCUS... AYANT OBTENU LE TRIOMPHE SUR LES RHETES,REALISA LE TEMPLE DE SATURNE A PARTIR DES PRISES DE GUERRE, REPARTI‘T DES TERRES EN ITALIE A BENEVENTUM, FONDA EN GAULE LES COLONIES DE LUGUDUNUM ET RAURICA. »

S’il considère que «les peuples de l’antique Germanie vivaient dans la plus grande liberté» («Populi veteris Germaniae in summa libertate viverunt») sans pour autant tomber dans l’anarchie, il n’en pense pas moins que la civilisation leur a été apportée par les Romains.

Bien entendu, comme il est tributaire de ses nrédécessfiül‘S. et parfois un peu trop enthousiaste, sa

géographie est parfois hasardeuse. Sa ville natale de Sélestat, qui est le nombril du monde, n'est—elle pas la résurgence de Novientum, que saint Matemc avait rebaptisée Elccbum, ou Elcebensium, et n'était—elle pas la voisine d'Ehl, alias Helvetum, dont Wimpheling faisait le berceau des Helvètes contemporains de Jules César (qu'il répugnait d’identifier aux Suisses, ennemis de l'empereur)? Et que dire du Kochersberg, dont le nom venait, selon lui, de la forteresse romaine de Concordia? L’étymologie n’est souvent qu’un jeu de mots. Ainsi. 51 1521, son collègue Jérôme Gebwiler rattachait—il le nom de l’Alsace, raisonnablement issu de l’…, à celui d‘Abd» ou d’Alésia, en Bourgogne, en imaginant qu’elle avai été colonisée par des Gaulois originaires de cette petite région de l'Auxois.

Quoiqu'il en soit, après Beatus Rhenanus, le corpus de sources littéraires est verrouillé jusqu’à nos jours, a: presque, et la vérité appartient aux archéologus. Its premiers dignes de ce nom sont les Bâlois Andreas Ryfiet Basile Amerbach le-ieune (1533-‘1 591), le fils de son aui Boniface, qui procède aux toutes premières fouilles :: nord des Alpes. dans le théâtre antique d'Augst, en 1582.

À cette date, on collectionne déjà des antiquités retrouvées fortuitement —des médailles, des monnaies ou des caméras—, et l’on est toujours plus attentif aux vstiges monumentaux dont s’inspirent les architectes de la Renaissance. Les traités de Vitruve ou d’Alberti circulent depuis de longues années, ‘a l’instar de l'édition pfinceps du De re aedificaton‘a du second (1485), qui figure dans la bibliothèque d'un chanoine strasbourgeois. C'est pourquoi la auteurs se mobilisent toujours plus à la recherche de vestiges, comme le fait, par exemple, le oosmographe bâlois Sébastien Munster, qui fait dessiner les mines d‘Augst et rappelle que Rouffach, dont le daim-u d'lsenbourg porte le nom de la déesse Isis, a été une ville romaine pendant des centaines d’années.

D‘autres lettrés font remonter les généalogies chevalaesques ‘a la plus haute antiquité. C'est notamment le cas di: sim d'Epfingen, dont le blason passe pour être celui des empereurs romains, ou des barons de Bollwiller, issus d’une reine nommée Apollonia ; tandis que le bailli de Woerth Bernhard Herzog, qui ouvre sa Chronique d‘âme: (1592) par le règne des Césars, met au jour la fauneuse stèle aux quatre dieux -junon, Minerve, Hercule et Maane— qui fait la fierté de cette petite ville (1577).

le héraut de cet engouement est l'architecte strasbourgeois Daniel Specklin, qui profite des chantiers de fosfificafion de sa ville pour collecter les premières observations de œrrain, dès 1568, et, qui échafaude la dis: selon laquelle les légions romaines avaient établi une ligne de défense dans les Vosges, en retrait du lime; àandonné sous la poussée des Alamans. JeanŒnde deüng a récemment fait le point sur cette … trop ç'ne'reuse, qui fait des castella du Bas

Enfin: les ancêtres d'une quarantaine de châteaux forts et … dunablflnæt l'imaginaire des promeneurs. [cm hislnñque de l‘Alsace se cristallise ‘: la fin &! XVI‘ siècle et au début du XVII‘. Dès lors, la présence de lame est admise comme une sorte de fond commun, …des peuples qui l'ont précédée ou suivie. … …' ‘ e est possible: elle entrera en B:“ m]an—Dafiiäïêhœpflin, au milieu du XVIIIe siècle, puis. dans sa dimension scientifique, à l’approche du XX‘. Mais l'histoire nous apprend que rien n’est … … de bon, et que sa vérité se trouve d'abord dans sa mdnadæ. C'est pourquoi elle est subordonnee a rm obügafi0fl du doute. G B … … est hi£orien et ancien professeur à l'Université &…

Pa-ûfi ‘ fl … k line de Bernadette Schnitzler, La Passion f“? a“: sides de recherches archéologiques en Alsace, Safi… d’Alsace, 1998 ainsi que les articles (… Vcü:r: J.—D. Sduzpflin, archéologue et épigraphe, … Mn et l'Europe au XVIII‘ siècle, Strasbourg, cm.—m aüpn & Strasbourg au XVIII‘, Annuaire — b “Il … 2006-2007, p. 103-120. Plus … deling. Forfificatîons antiques et B _: -.Ü— nyflu‘que pour les châteaux forts de

une, fil:—«fm: am, 2015, p. 43—60.