Norbert Elias & Eric Dunning, Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1994, 392 p. [F éd. : Quest for excitment, sport and leisure in the civilizing process. Londres, Basil Blackwell Ltd, 1986].

 

Publié pour la première fois en 1986, ce recueil d'articles de Norbert Elias et de l'un de ses disciples de Leicester, Eric Dunning, est d'ores et déjà un classique de la sociologie du sport. Il est rare, il est vrai, qu'un sociologue de cette importance s'intéresse au sport ; objet à la légitimité scientifique incertaine, le sport, qui connaît un net regain d'intérêt dans les sciences sociales, souffre toujours d'un déficit théorique. De nombreux travaux présentent ainsi un important décalage entre la realité empirique évoquée et la nature du cadre théorique utilisé, le reel étant soumis au modèle plus souvent que le contraire. La notion de configuration développée par Elias permet d'éviter de nombreux écueils, car plus qu'un cadre théorique elle propose une démarche méthodologique.

Cet ouvrage inscrit résolument l'étude du sport dans le temps long, en écho aux travaux d'Elias sur le procès de civilisation. Il ne cherche pourtant pas, à la différence de R. Caillois, à reconstituer l'histoire du sport depuis ses premiers balbutiements, en Grèce ou ailleurs, ou à caractériser le fait humain par la notion de jeu comme le fit J. Huizinga dans son Homo ludens. Dans une longue introduction, Elias - qui, comme le souligne R. Chartier, dans son avant-propos à Sport et civilisation est toujours comparatiste mais jamais anachronique - s'attache au contraire à déterminer les conditions qui ont rendu possible la naissance du sport moderne. Il associe ainsi sa naissance à l'évolution

des mœurs en Occident, mettant en parallèle l'apparition des «passe-temps sportifs» et le changement de la structure du pouvoir en Angleterre au xvine siècle : «Le sport en tant que combat physique non-violent est né à un moment où la société connaissait des transformations inhabituelles : les cycles de violence ralentissaient et les conflits d'intérêts et de croyance trouvaient une solution, de sorte que les deux principaux prétendants au pouvoir en vinrent à régler leurs différends non plus par la violence, mais par des moyens conformes à des règles» (p. 34). La résolution pacifique, ou plus exactement diplomatique des conflits s'avérait nécessaire pour le bon fonctionnement d'une monarchie parlementaire.

A contrario, Elias démontre, en comparant la situation de la France à celle de l'Angleterre, qu'une telle évolution n'était pas à l'ordre du jour dans une société où l'absolutisme empêchait qu'apparaissent au grand jour les conflits d'intérêts. C'est donc une structure différente, propre à la noblesse anglaise (le centralisme étatique français ayant abouti à une nette séparation de la noblesse de cour et de la noblesse de campagne, alors que les puissants propriétaires fonciers anglais maintinrent un style de vie qui les partageait entre la vie à la campagne et la vie à la cour), qui impulsa un développement des passe- temps sportifs en Angleterre. Le sport allait donc devenir le lieu privilégié de la «quête du plaisir» à laquelle pouvaient s'adonner des sociétés libérées pour partie de la violence guerrière ; bien que la genèse d'institutions aussi particulières que celles du sport s'explique également par la liberté d'association qui régnait outre-Manche. Sans le support des clubs, les sports n'auraient pu se constituer au niveau régional, puis national, et se doter de règles reconnues permettant leur diffusion. Outre les cas du football

et du rugby, le récit de l'évolution de la chasse à courre est particulièrement éclairant sur le processus d'«euphémisa- tion de la violence» qui caractérisent l'émergence du sport moderne,

Elias et surtout Dunning prolongent ces analyses et tentent d'expliquer comment doit être interprétée la violence qui perdure dans le sport de nos jours, notamment du point de vue des spectateurs. Elias propose d'appliquer à ce problème les catégories à' established et d'outsiders [établis et marginaux] qu'il a élaborées en compagnie de John L Scotson à propos, justement, des fractions «dures» (sic) de la classe ouvrière anglaise. Supposant que les jeunes impliqués dans des actes de violence lors des rencontres de football appartiennent à ces classes ouvrières «dures», Elias et ses disciples affirment que cette condition marginale, d'autant plus mal vécue que leurs familles appartiennent pourtant à la classe ouvrière anglaise, conduit à un désir de «vengeance» dont la violence s'avère le meilleur vecteur. Il se refuse pourtant à interpréter ces actes à l'aune d'une prétendue «agressivité», car cette explication, dit-il, «donne à un symptôme l'apparence d'une cause» (p. 74). Si cette hypothèse repose en partie sur une erreur sociologique (en Angleterre et ailleurs, les «hooligans» appartiennent moins souvent qu'à leur tour aux fractions les plus pauvres des classes populaires), elle a au moins le mérite de ne pas faire appel à des déterminismes sociaux irréductibles. Ce que certains travaux inspirés par Elias n'évitent pas tout le temps.

Le processus de civilisation, modèle général d'évolution de la société que décrit le sociologue allemand, n'est pas transposable dans le temps, puisqu'il désigne précisément un moment historique précis. Ce changement est mis en évidence à l'aide des différentes configurations qui l'ont rendu possible ; et quand Elias parle d'euphémisation de la violence, il «ne fait allusion ni à un changement quantitatif de l'autocontrôlé qu'on pourrait mesurer distinctement, ni à un changement qualitatif des êtres humains» (p. 62), mais à un changement des codes sociaux dû à une évolution politique. C'est le caractère de plus en plus régulé des institutions dans lesquelles ces êtres évoluent qui leur impose une plus grande maîtrise d'eux- mêmes. Par conséquent, il semble abusif d'affirmer, comme le fait Roger Char- tier, que «la violence dans le sport, des pratiquants mais plus encore des supporters, doit être comprise comme une moindre valorisation et une moindre capacité à l'autocontrainte des pulsions dans une partie de la population qui, par sa position d'exclusion ou de marginalisation, n'a pas atteint le stade du procès de civilisation qui est celui de la plus grande partie de la société dans laquelle elle vit» (p. 22). Cette réflexion teintée d'évolutionnisme social s'appuie sur les articles d'E. Dunning qui complètent l'ouvrage, et ne corroborent pas avec la pensée d'Elias. Elle tendrait en effet à accréditer l'idée que l'analyse configura- tionnelle est indissociable du procès de civilisation - celui-ci devenant une sorte de loi naturelle transposable à loisir -, alors qu'il n'est qu'un cas de figure, certes exemplaire, de ce qu'elle peut permettre de démontrer.

 

Éric Wittersheim