1840-Delacroix au sujet de la méthode de Mme Cavé

Appendice des études esthétiques d'Eugène Delacroix.

Rapport de M. Delacroix au Ministre de l’Instruction publique sur la méthode de Mme Cavé 1

 

 

 

Monsieur le Ministre,

 

 

La Commission nommée par Votre Excellence pour donner son avis sur la méthode de Mme Cavé et sur la question de savoir si cette méthode peut être introduite avec avantage dans les écoles, a l’honneur de présenter à Votre Excellence le résultat de l’examen auquel elle s’est livrée.

 

La marche incertaine de l’enseignement du dessin, le peu de fixité des principes qui y ont présidé jusqu’à ce jour, même depuis des époques reculées, ont depuis longtemps fait désirer une méthode plus sûre dans ses résultats et qui pût être appliquée indifféremment par tous les professeurs.

 

Toute démonstration est impossible dans les modes d’enseignement ordi­naires : la manière dont les maîtres peuvent envisager l’enseignement et l’art lui-même devient la règle très variable, comme on peut penser, qui dirige les écoles. En admettant même que ces routes différentes puissent amener à un résultat à peu près commun, c’est-à-dire à une connaissance suffisante du dessin, il est facile de voir combien le rôle du maître devient important, et combien il est nécessaire que ses talents particuliers le mettent en état de diriger l’élève au milieu de l’incertitude des règles.

 

La première difficulté d’un pareil enseignement consiste donc dans celle de rencontrer un assez grand nombre de professeurs doués des talents indis­pensables et résignés à des fonctions naturellement peu rétribuées.

 

La seconde et peut-être la plus insurmontable difficulté consiste dans l’im­possibilité de se procurer de bons modèles. Ceux que l’on voit dans les écoles, produits de toutes les manières qui se sont succédé, choisis au hasard, dénués de correction ou de sentiment, ne peuvent que fausser le goût des élèves et rendre presque inutile la meilleure direction.

 

Le prédécesseur de Votre Excellence, M. Fortoul, avait été frappé comme tous les bons esprits, d’une insuffisance si regrettable. Ayant eu connaissance des nouveaux- résultats obtenus par la méthode de Mme Cavé, il avait nommé, pour en examiner les procédés, une commission dont la majorité ne se montra pas favorable à leur adoption, sans approuver toutefois l’ancien mode d’ensei­gnement dont les inconvénients avaient été presque unanimement reconnus. L’usage du calque introduit par Mme Cavé dans sa méthode parut surtout provoquer les scrupules de la commission, et il fut impossible à la plupart de ses membres d’y voir autre chose que la répétition machinale des modèles, dépourvue presque complètement de toute imitation intelligente et raisonnée.

 

De nouveaux succès de la méthode Cavé ont éveillé la sollicitude de Votre Excellence. Il lui semble aujourd’hui qu’en présence de résultats satisfaisants et soutenus, les procédés qui y sont employés pouvaient n’avoir pas été suffi­samment compris. Il y a donc lieu de revenir sur une question si intéressante, et, pour éclairer davantage la commission instituée à cet effet, il a été décidé que les éléments de la méthode lui seraient présentés et développés par une personne habituée à les pratiquer. M. d’Austrive, professeur de dessin par la méthode Cavé, a été chargé de ce soin, et, grâce à cette expérience, il est deve­nu facile d’émettre une opinion sur la méthode avec une pleine connaissance de ses avantages et de ses inconvénients.

 

La différence capitale de cette méthode avec celles qui l’ont précédée consiste en ceci, qu’il faut avant tout faire l’éducation de l’œil en lui donnant des moyens certains de redresser ses erreurs dans l’appréciation des longueurs ou des raccourcis.

 

Un calque transparent du modèle est mis dans les mains de l’élève, de manière qu’en l’appliquant sur son dessin de temps en temps, il puisse recon­naître lui-même ses fautes et les corriger. Cette correction incessante ne le dispense nullement de l’attention qu’il lui faut prêter à son original. Après quelques essais qui lui ont démontré à quel point son œil a pu le tromper, il augmente d’application pour éviter des fautes qui se montrent à lui avec un degré d’évidence que les simples conseils d’un maître ne pourraient atteindre. Son attention est encore soutenue par la nécessité où il va se trouver de répéter de mémoire ce premier essai ainsi rectifié.

 

Cette seconde opération dans laquelle l’élève cherche à se rappeler le modèle absent, en retraçant de mémoire son premier dessin, a pour but de graver plus complètement dans son esprit les rapports des lignes entre elles, et quand, par une troisième opération, il doit copier de nouveau le modèle et cette fois sans le secours du calque vérificateur, on sent qu’il doit apporter dans ce dernier travail une imitation plus intelligente.

 

Il a été remarqué effectivement, dans les essais soumis à la commission que le troisième dessin présentait ordinairement les traces d’un sentiment plus vif et moins contenu par la nécessité de l’exactitude à laquelle l’élève avait été forcé dans son dessin exécuté avec l’aide du calque vérificateur.

 

Toute la méthode est dans ces trois opérations successives qu’on applique également au dessin d’après la bosse et à la délimitation des ombres. L’élève arrive ainsi et par des moyens très simples, à une appréciation très juste des lois de la perspective dans la figure humaine où l’on sait qu’elles sont d’une application bien plus difficile, impossible même à réaliser d’une manière mathématique, par les moyens que les anciennes méthodes ont employés.

 

Il paraît inutile d’entrer dans le détail des exercices destinés ultérieurement à familiariser l’élève avec le maniement du crayon et à obtenir la légèreté de la main concurremment avec la justesse de l’œil. Il suffit de faire reconnaître l’avantage de cette méthode, que non seulement elle est d’un enseignement plus pratique que tout autre, mais qu’elle part d’une base certaine qu’aucune autre ne peut présenter.

 

Il est à propos de parler de l’influence que les modèles sont destinés à exercer sur les progrès des élèves. Ces modèles ne sont autre chose que les échantillons de dessins des grands maîtres, ou de gravures exécutées d’après leurs tableaux. Quant à ceux qui sont pris de l’antique, ils sont dessinés d’après la bosse, au moyen de la vitre ou d’une gaze transparente qui permet de n’offrir à l’étude que des images, tracées avec une exactitude de perspec­tive rigoureuse.

 

La question relative au choix des professeurs n’est pas moins digne d’attention. Le calque mis entre les mains des élèves et destiné à leur donner une certitude complète de la justesse de leur copie rend la tâche du professeur. infiniment plus facile. Des personnes d’un talent secondaire, mais familia­risées avec les procédés de la méthode, peuvent devenir de très bons professeurs. Des élèves même peuvent en tenir lieu, lorsqu’ils sont arrivés à une certaine facilité dans l’imitation des modèles.

 

C’est ce qu’on a vu se produire dans les deux écoles primaires où la méthode avait été appliquée et dont les dessins ont paru très remarquables. Les directeurs de ces écoles n’avaient aucune notion du dessin. C’est dire assez qu’il en serait de même dans toutes les communes où la présence d’un- professeur serait presque impossible. On peut juger aussi que les mêmes prin­cipes, suivis dans leur développement par des maîtres expérimentés, donne­raient des résultats encore plus satisfaisants. L’enseignement du dessin pren­drait sans doute, grâce à ces nouveaux procédés, une extension d’une utilité plus réelle au point de vue industriel. Une foule de professions ont pour base le dessin. Étendre les moyens d’instruction dans ce sens, est un service réel rendu à la classe laborieuse. Les modèles pouvant se multiplier facile­ment, d’après toutes sortes d’objets pris sur la nature même, augmenteraient le nom­bre des types employés dans l’ornement, dans les étoffes, dans les décorations de toute espèce, et présenteraient une variété et une pureté qui tireraient les arts et l’industrie de la banalité des formes conventionnelles qui tendent à amener la décadence. Ce serait donc le moyen le plus assuré de conserver à notre nation cette supériorité de goût et d’élégance qui est une de ses pre­mières gloires.

 

Telles sont les considérations qui résultent de l’examen de la méthode de Mme Cavé.

 

La commission en a jugé les principes utiles et a l’honneur de les recom­mander à votre Excellence.