1784-Le rapport lavoisier

En 1784, Louis XVI nomme, à l’insu de Mesmer, deux commissions pour étudier la pratique du magnétisme animal, l'une de l'Académie des Sciences, l'autre de la Société royale de Médecine. 

Les commissaires, l'astronome Jean Sylvain Bailly, le médecin Joseph-Ignace Guillotin, le chimisteAntoine Lavoisier, l'ambassadeur des États-Unis Benjamin Franklin et le botaniste Antoine Laurent de Jussieu se fondent sur l'observation du travail de Charles DeslonJean Sylvain Bailly conclut que « l'imagination sans magnétisme produit des convulsions… le magnétisme sans imagination ne produit rien », il déclare aussi, dans un rapport secret que « le traitement magnétique ne peut être que dangereux pour les mœurs ». En revanche, Antoine Laurent de Jussieu déclare que « l'influence physique de l'homme sur l'homme doit être admise ». Auguste Thouret intervient aussi dans l'enquête.

En 1784, l’année même où la commission chargée par le roi de l’examen du magnétisme animal conclut à « la puissance de l’imagination et la nullité du magnétisme dans les effets produits » (Rapport des commissaires 1784, p. 46), se produit une mutation dans les faits observés et attribués au magnétisme. Le marquis de Puységur, qui utilisait le magnétisme pour soigner ( obtenanthabituellement des crises de convulsions comme les magnétiseurs de son temps, crises considérées comme le point d’inflexion de la maladie) produisit et décrivit un cas paradigmatique fort différent de ceux qui jusque-là intéressaient les magnétiseurs

[9]  Si certains magnétiseurs, dont Mesmer, avaient observé... [9] . Le jeune homme magnétisé par Puységur le 4 mai 1784 ne fit aucune convulsion et après quelques minutes tomba dans un sommeil calme et apparemment profond tout en manifestant une forte activité intellectuelle. Or, dans cet état, il semblait posséder des qualités nouvelles qui lui faisaient défaut à l’état de veille (Puységur 1784, pp. 27-29). Les crises de convulsions laissent donc place à une nouvelle crise : la crise de sommeil lucide qui permet à la parole du patient de surgir et d’établir une relation à l’autre. Dans le milieu des magnétiseurs puységuriens, c’est le médecin qui interroge son patient pour savoir quel traitement il convient de lui donner, quelles seront les étapes de sa guérison, etc. Avec le somnambulisme provoqué, l’ordre de faits négligés par les mesmériens et autrefois attribués au démon réapparaît : dans le rapport magnétique, le somnambule est réputé acquérir des capacités considérablement supérieures à celles qu’il possède dans l’état normal et même des capacités supérieures à celle de son magnétiseur (Méheust 1994, 1999).

 
 

 


La commission sur h magnétisme animal

Cette commission marque très clairement l'intrusion du politique dans les travaux académiques. La désignation des commissaires pour l'étude du magnétisme animal en avril 1784, est à ce titre très instructive. Contrairement à tous les usages, c'est le roi lui-même par l'intermédiaire de son ministre, le baron de Breteuil, qui désigne les commissaires pour examiner les travaux de Mesmer.

Cependant, le gouvernement ne fit pas immédiatement appel aux lumières académiques. En effet, l'examen d'une nouvelle thérapie relevant de la compétence du corps médical, le roi avait nommé une première commission composée de quatre membres de la Faculté de médecine de Paris (30). En but aux polémiques, concurrencée par la jeune Société royale de médecine, le corps vieillissant de la Faculté de médecine de Paris était en outre fortement divisé sur la question du mesmérisme. Aussi les quatre médecins désignés par le roi préférèrent s'associer le précieux concours de l'Académie des sciences dont la crédibilité n'était pas entamée. Le 2 avril 1784, le roi nommait les académiciens Poissonnier, Lavoisier, Leroy et Bailly (31) :

« Le Roi a fait choix de vous, Monsieur, pour procéder, avec plusieurs autres personnes distinguées par leurs lumières et leur expérience, à l'examen de la méthode ou pratique tirée des prétendues connaissances du sieur Mesmer [...] Je ne doute point que vous ne remplissiez cette commission avec le zèle et l'attention qu'elle exige. Lorsque MM. les Commissaires en auront rédigé un rapport détaillé et leur avis, j'en rendrai compte à Sa Majesté. P. S. Ce sont, Monsieur, les médecins eux-mêmes qui ont désiré de concerter leur rapport et leur avis avec des membres de l'Académie. » (32)

Le baron de Breteuil sollicitait également la participation de Franklin, « ministre plénipotentiaire des États-Unis de l'Amérique » (33) et associé étranger de l'Académie des sciences de Paris. La commission fut donc composée de cinq académiciens et de quatre médecins (34).

Les médecins précisèrent-ils les académiciens avec lesquels ils désiraient collaborer ? Rien ne l'indique. Toutefois, la nomination de Bory, chef d'escadre et associé libre de l'Académie, se fit le 7 mai à la demande des commissaires eux-mêmes (35), ainsi que le remplacement du médecin Borie

(30) II s'agit de Darcet, nommé académicien le 4 avril 1784, Majault, Guillotin et Sallin.

(31) Ibid.

(32) Lettre du baron de Breteuil à Lavoisier du 2 avril 1784, in Correspondance Lavoisier, lettre n" 496, p. 15 et Archives nartionales, série Oi* / registre 495, p. 164.

(33) Ibid.

(34) Les signataires du rapport académique furent Bailly, de Bory, Lavoisier, Franklin, et Leroy pour l'Académie et Darcet, Guillotin, Majault et Sallin pour la Faculté de Médecine. Poissonnier qui fut d'abord pressenti, présenta un rapport séparé au nom de la Société royale de Médecine.

(35) Op. cit. Qi* 1/495, p. 227.

 

décédé, par Majault (36). On constate que le baron de Breteuil était largement ouvert aux demandes et suggestions des commissaires dans la mesure où elles n'entraient pas en opposition avec les vœux du gouvernement. Tous les commissaires nommés étaient considérés à juste titre, comme des hommes sûrs qui s'empressèrent « d'entrer dans les vues de l'Administration » (37). Les correspondances entre Breteuil et Bailly, auteur du rapport de la commission, ainsi que celles échangées avec Lenoir, lieutenant de police de Paris, démontrent clairement tout l'intérêt de l'État pour cette affaire qui toucha à la sécurité publique et qui éclaboussa même la Cour.

Il est remarquable de noter que cette commission échappa totalement au contrôle de l'Académie. En effet, à aucun moment cette commission n'est évoquée dans les procès-verbaux des séances. Ce n'est que lors de la séance publique du 4 septembre 1784 au cours de laquelle Bailly lut le rapport de la commission, précédemment approuvé par le roi, que l'Académie retrouva pour la forme son pouvoir de tutelle sur la commission.

Cependant, l'Académie devait y trouver également son compte. Protectrice des sciences, elle ne pouvait rester indifférente au : « règne mal fondé des fausses opinions: les sciences qui s'acroissent par les vérités, gagnent encore à la suppresion d'une erreur » (38) et par l'objet même de sa mission, l'expert scientifique devenait, au même titre que l'État, le garant des intérêts des citoyens :

« [...] il fallait éclairer ceux qui doutaient, il fallait établir une base sur laquelle pussent venir se reposer ou l'incrédulité ou la confiance [...] une erreur est toujours un mauvais levain qui fermente et qui corrompt à la longue la masse dans laquelle elle est introduite. Mais lorsque cette erreur sort de l'empire des sciences pour se répandre dans la multitude, pour partager et agiter les esprits, lorsqu'elle présente un moyen trompeur de guérir à des malades qu'elle empêche de chercher d'autres secours, lorsque surtout elle influe à la fois sur le moral et sur le physique, un bon gouvernement est intéressé à la détruire. »

L'abondante publicité (39) qui fut faite du rapport de l'Académie contribua largement à discréditer la théorie du docteur Mesmer, qui compta cependant encore longtemps des adeptes et des défenseurs.

(36) Ibid., p. 264. Lettre du 24 mai 1784 à MM. les commissaires « S.M. a bien voulu, ainsi que vous le proposer, nommer en son lieu et place M. Majault médecin de la faculté de Paris ».

(37) Exposé des Expériences qui ont été faites pour l'examen du Magnétisme Animal. Lu par M. Bailly, en son nom et au nom de Mrs Franklin, Le Roy, de Bory et Lavoisier. Histoire de l'Académie royale des sciences. Année 1784, A Paris, de l'imprimerie royale, 1787, pp. 6-15.

(38) Rapport de Bailly, ibid.

(39) Lettre de Breteuil à Bailly du 20 août 1784 où il indique qu'il a ordonné à M. Duperron de tirer 2 000 exemplaires du rapport in O* 1 495, op. cit., p. 434

 

 


FOULES EXPERIMENTALES,

PSYCHOLOGIE DES FOULES ET

PSYCHOLOGIE SOCIALE EXPÉRIMENTALE

DE BERNHEIM À MILGRAM

RÉSUMÉ : Le magnétisme animal et l'hypnotisme ont suscité des expérimentations psychologiques. Les commissaires français, chargés d'examiner la réalité des phénomènes magnétiques — Bailly en 1784, Burdin et Dubois en 1837 — , inventent des tactiques expérimentales de la tromperie. Les idées et les expériences de Bernheim influencent Tarde. Les «crimes de laboratoire» de Bernheim répètent artificiellement des phénomènes de foule contemporains tels que le Boulangisme. Bernheim se propose de tester l'obéissance d'un sujet auxsuggestionsd'unchefetl'imitationauseindegroupes.Àsasuite, Binet, en 1900, expérimente sur la suggestibilité des écoliers, en appliquant la tactique de la tromperie. Le scénario de la soumission forcée obtenue par la tromperie se répète chez Milgram. Deux questions épistémologiques continuent de se poser : Les résultats sont-ils imputables au seul sujet ou à une interaction ? Qui suggestionne le suggestionneur ?

D'ordinaire, les histoires de la psychologie établissent une filiation de la psychothérapie, de la psychologie clinique et de la psychanalyse à partir de l'hypnose. Mais elles passent sous silence, voire refusent de reconnaître que l'hypnotisme et la suggestion furent des expérimentations psychologiques. Il s'agira de prendre au sérieux une idée qui apparaissait comme un lieu commun au siècle dernier. Ainsi, se dessinera une généalogie sous le signe des continuités plutôt que des ruptures, qui, partant du moment princeps du magnétisme animal, aboutira à l'instauration d'une psychologie sociale autour des expériences de suggestion de Bemheim et de la psychologie des foules. De là, s'esquissera un chemin qui, via Binet et Freud, nous mènera à Milgram et à la psychologie sociale expérimentale contemporaine. En effet, les deux réquisits sur lesquels reposent la conception et la pratique contemporaines de l'expérimentation en psychologie sociale sont déjà présents dès le départ dans les expériences visant à vérifier le bien-fondé des hypothèses relatives au magnétisme animal. Ces postulats — qui, tout à la fois, rendent possible l'expérimentation et en minent la scientif icité — concernent, d'une part, le leurre et la tromperie du sujet par l'expérimentateur et, d'autre part, le fait que l'expérimentateur se conçoit comme hors de l'orbite de toute suggestibilité. Ils sont pointés et critiqués dans les débats épistémologiques de la fin du dix-neuvième siècle, à propos de l'hypnose et de la suggestion.

1. L'INAUGURATION DE TACTIQUES EXPÉRIMENTALES AUTOUR DU MAGNÉTISME ANIMAL

À la suite du succès des théories et des thérapies mesmériennes en France, et à la demande de Deslon, un médecin de renom acquis aux nouvelles idées, le Roi demande deux rapports, l'un à l'Académie de Médecine, l'autre à celle des Sciences. Dans l'une des commissions figurent, outre Franklin, le chimiste Lavoisier et l'astronome Bailly, qui appliquent à l'examen des phénomènes la méthodologie scientifique qui leur est familière. On a pu dire que ceux-ci inaugurèrent «lapremière recherche de psychologie expérimentale dans l'histoire» (Rausky, 1977)\ Or, par rapport à une recherche menée dans le domaine des sciences de la nature, celle-ci présentait une singularité.

En effet, selon ce modèle inaugural, il ne saurait y avoir d'expérimentation sans sujet illusionné. Les commissaires montrent, par exemple, qu'un sujet entre en convulsion s'il touche un arbre à propos duquel on lui a dit mensongèrement qu'il est magnétisé et, réciproquement, qu'il ne ressent aucun effet si on lui a dit qu'un arbre, pourtant bel et bien magnétisé, ne l'est pas.

Dès 1784, le rapport remis au Roi par Bailly concernant le magnétisme animal invente une tactique de la tromperie expérimentale : le sujet doit être leurré par 1 ' expérimentateur pour que devienne très probable 1 ' hypothèse que les phénomènes magnétiques sont l'effet d'une faculté psychologique, l'imagination, relayée par ailleurs par l'imitation.

Deux commissions issues de l'Académie de Médecine réexaminent la question en 1831 et 1837. Les expériences de 1837, menées par des adversaires du magnétisme animal, raffinent en créant un scénario de la double tromperie, qu'on appellera ensuite «double insu» : les académiciens trompent non seulement le sujet, mais aussi leur confrère magnétiseur, le Docteur Berna. En effet, celui-ci leur procure, comme sujet, une somnambule sur laquelle les médecins sont censés tester ensemble la réalité de certaines aptitudes, telle que la vision par l'occiput. Or, à un moment, à Г insu de l'expérimentateur magnétiseur, on substitue à une carte où est inscrit «Pantagruel» une carte blanche, et le sujet voit de l'écriture. En 1784, les commissaires s'étaient interposés entre Deslon et son sujet afin d'éviter des signes de connivence, mais ils en avaient informé leur confrère. En 1837, de plus, Berna, lui aussi berné, fait figure d'expérimentateur naïf avant la lettre (Burdin, Dubois, 1841).

1. La présente communication prolonge et synthétise des développements d'un ouvrage : Hypnose, suggestion et psychologie. L'invention de sujets (Carroy, 1991).

Ainsi pourrait-on esquisser, à propos des expériences de 1784 et 1837, une préhistoire des tactiques privilégiées de la psychologie sociale expérimentale, illustrées respectivement par les fameuses expériences de Milgram et de Rosenthal. Même si les hypothèses et les méthodologies d'antan peuvent nous paraître singulièrement obsolètes ou rudimentaires, il y avait là des scénarios appelés à se répéter. Dans ce type d'expérimentation, on ne peut, semble-t-il, obtenir de résultats qu'au prix d'une ou de plusieurs tromperies, et d'un forçage ou d'une manipulation d'autrui devenu sujet.

Contemporaines de ces expériences, des critiques se formulèrent, qui jetèrent le doute sur la légitimité de l'application d'un paradigme expérimental. En 1784, Laurent de Jussieu signe un rapport dissident, où il oppose aux ambitions généralisantes et prédictives de ses collègues, l'observation patiente du naturaliste attentif au singulier et à l'imprévu. Au début du 19*°* siècle, Joseph Deleuze, lui aussi naturaliste, fait des réserves analogues à Г encontre de l'application de la méthode expérimentale au magnétisme2.

2. PSYCHOLOGIE DES FOULES ET FOULES EXPÉRIMENTALES

Ainsi que le montre l'historienne américaine Susanna Barrows dans Miroirs déformants (1990), la psychologie des foules se fonde en France à la fin du siècle dans le contre-coup et sous le choc de la Commune, à partir de l'oeuvre de psychologie historique de Taine (1875-1893) : Les origines de la France contemporaine. Simultanément, à cette même époque, l'hypnose, puis la suggestion avec ou sans hypnose, supplantent le magnétisme et deviennent l'espoir expérimental des psychologues héritiers de Taine. On aurait là un moyen de «vivisection psychologique-», pour reprendre une expression de Charles Richet, qui fit fortune.

Charcot rend célèbre les convulsionnaires de la Salpêtrière, tandis que Bemheim déchaîne les démons de l'imitation et de la suggestion sur les malades d'origine populaire de son service. Ainsi, se créent, par les artifices d'un meneur psychologue, des théâtres médicaux, où se produisent des foules en modèle réduit. Les services d'hôpitaux font figure de groupes sur lesquels le suggestionneur teste non seulement, comme auparavant, le pouvoir hallucinatoire des images, mais aussi son pouvoir de chef et celui de l'imitation entre sujets.

Dans son service, Bemheim fomente ainsi ce que l'on appelle des «crimes de laboratoire». Au nombre de ceux-ci, il y a des épidémies expérimentales de faux témoignages. Par exemple, il dit à V., un phtisique de son service, qu'il a subi un attentat. Cette suggestion à l'état de veille se propage de lit en lit jusqu'à T., un plâtrier suggestible et nerveux (Bemheim, 1888). L'affirmation initiale formulée à V. est renforcée et amplifiée par l'imitation latérale de T. par rapport à V.

Ainsi, se met en scène un modèle de fonctionnement psychosocial, qui sera théorisé par Tarde et Freud. Les expériences d'hypnose et de suggestion cristallisent et exorcisent peurs et angoisses sociales d'une époque autour du peuple déchaîné

2. Pour une analyse du débat expérimentation/observation entre les membres des commissions de 1 784, voir Chertok, Stengers (1989).

 

réduit à une foule manipulable à l'infini. Les masses d'hôpital de Bemheim apparaissent comme «l'artificiel» qui permet de réitérer à échelle réduite et de comprendre «le naturel» à grande échelle des «convulsions» de la Révolution, de la Commune ou du Boulangisme ; réciproquement, celles-ci reflètent celles-là.

Deux postulats justifient le cercle : le social n'est plus de fondement contractuel mais suggestif, en sorte que 1 ' unilatéral prime le réciproque3 ; d ' autre part, 1 ' imitation entre individus sociaux est purement passive et n'est jamais créatrice : pour comprendre l'innovation ou la création, il faut invoquer de l'individuel suprasocial (Tarde, 1890, pp. 88, 97). Ces deux axiomes sont au fondement de l'interpsychologie de Tarde et de la psychologie collective de Freud (Moscovici, 1985).

Tandis que la sociologie Durkheimienne met en question ces postulats, Joseph Delboeuf , dans le domaine même de lapsychologie, fait une critique épistémologique des expériences suggestives. Il s'interroge sur la passivité, en apparence illimitée, du sujet : n'est-elle pas l'effet d'un jeu qui répéterait le pouvoir institutionnel d'un patron d'hôpital, tout autant qu'un mécanisme psychosocial à l'état pur? (Delboeuf, 1889-90 ; 1892-1893). Tarde définit l'homme social comme un somnambule doté d'une illusion de liberté, puisque, comme le sujet soumis à une suggestion posthypnotique, il croit agir spontanément, alors qu'il est actionné par autrui. Mais, il demande, aussitôt après avoir formulé cette comparaison célèbre, que l'on se détourne de cette question paradoxale : lorsque je dis que tous les hommes sont somnambules, suis-jeounesuis-jepas moi-même somnambule ? (Tarde, 1890, p. 85). Delboeuf, à l'inverse de Tarde, se demande avec insistance qui suggestionne le suggestionneur.

Poser de front ce type de question, amène à mettre le doigt sur la régression à 1 ' infini qu ' implique le postulat de la primauté de 1 ' unilatéral sur le réciproque. H faut reconnaître, dès lors, qu'une incertitude affecte toute expérience suggestive. Les résultats sont-ils imputables exclusivement à la psychologie d'un sujet manipulé ? Ne renvoient-ils pas aussi à celle d'un savant manipulateur ? Peut-on d'ailleurs opposer les deux ? Delboeuf en vient à dire que «le patient hypnotise, de son côté, en quelque sorte, l'agent».

3. TROMPERIES EXPÉRIMENTALES ET SOUMISSION FORCÉE

Binet, pour sa part, abandonne l'expérimentation hypnotique pour mettre en place des dispositifs plus retors dans ses expériences de 1900 sur la suggestibilité des enfants. Dans les manipulations de Bemheim, la suggestion est directe : même si le suggestionneur cherche à forcer autrui à se tromper, les consignes ne sont pas trompeuses. D'où le danger toujours possible que le sujet joue les comparses consciemment ou inconsciemment. Or pour tester la suggestibilité, Biriet (1900) ne se contente pas de faire directement halluciner, il donne des consignes trompeuses destinées à faire indirectement se tromper : les épreuves de suggestibilité sont, par exemple, présentées faussement aux enfants comme des tests de mémoire.

3. Le principe de la suggestion opposé à celui du contrat est affirmé par Tarde dans La philosophie pénale (1891/1900, p. 327), celui de la primauté de l'unilatéral sur le réciproque est formulé dans Les lois de l'imitation (1890, pp. 86-87).