1785-Puységur

En 1785, il crée à Strasbourg la Société harmonique des amis réunis au sein de laquelle il forme quelque deux cent magnétiseurs et instituera de nombreux centres de traitements.

Laurens Stéphane, « Effets cachés de l'influence et de la persuasion », Diogène 1/ 2007 (n° 217), p. 7-21


Voici quelques grandes lignes pour résumer simplement les changements qui surviennent durant cette brève période :

  • De 1765 à 1775 Gassner reproduit les phénomènes déjà bien connus des exorcistes des époques passées et il utilise les mêmes cadres interprétatifs qui, schématiquement, dominent depuis plus de cinq siècles[10]  Par exemple, il obtient la faculté de communication... [10] .

  • En 1775 Mesmer est nommé à l’académie bavaroise des sciences où il examine les guérisons de Gassner, montrant qu’il produit les mêmes effets que celui-ci, mais sans recours au religieux. Ainsi, par rapport à ce qu’observaient les exorcistes, Mesmer continue à montrer des phénomènes régressifs comme les crises de convulsions, mais jamais, dans les descriptions qu’il donne, il ne parle de ce que les exorcistes attribuaient au diable. Ainsi, c’est tout un ordre de faits qui disparaît.

  • En 1784 Puységur, un élève de Mesmer, ne reproduit plus les faits que Mesmer observait alors qu’il utilise les mêmes méthodes d’induction magnétique : ses passes magnétiques ne produisent plus les convulsions et plutôt que d’obtenir un état régressif, il observe un état qui lui semble être bien supérieur à celui que le sujet présente dans son état normal : son somnambule parle, parfois très bien, il a un sens critique développé, il fait preuve d’intelligence et d’une excellente mémoire, si bien que Puységur et nombre de magnétiseurs par la suite considéreront ce somnambule comme extraordinairement intelligent et savant. Certains lui prêteront même des capacités surhumaines qui autrefois étaient attribuées au diable : connaissance des langues, prédiction de l’avenir, connaissance des pensées d’autrui. Ainsi, le rapport d’influence s’inverse : le somnambule devient la source savante qui informe les autres (y compris celui qui le magnétise).

Il apparaît donc que la laïcisation des crises conduit dans un premier temps à rejeter le diable et les manifestations du corps du possédé qu’on lui attribuait. De cette amputation naît le mesmérisme. Un ensemble de descriptions similaires de l’homme sous influence qui commence avec Mesmer devient célèbre avec Charcot, ou plus récemment avec Milgram, et se retrouve aujourd’hui dans certaines conceptions de la persuasion, techniques d’engagement (notamment cascades d’engagements), lavage de cerveau, etc.

 

 


Rousse-Lacordaire Jérôme, « Bulletin d'histoire des ésotérismes », Revue des sciences philosophiques et théologiques 2/ 2003 (TOME 87), p. 341-395

URL : www.cairn.info/revue-des-sciences-philosophiques-et-theologiques-2003-2-page-341.htm
DOI : 10.3917/rspt.872.0341

 

On comprend alors pourquoi Peter Sloterdijk consacre au Commentarium et auDe vinculis d’amples développements communs. C’est sans doute à ses brèves autant que controversées Règles pour le parc humain[37]  Voir, pour « l’affaire Sloterdijk » : « Vivre chaud... [37] que cet A. doit une large part de sa notoriété auprès du public français. Presque contemporain de cette conférence, paraît aujourd’hui en français le premier tome de Sphären : Bulles[38]  Peter Sloterdijk, Bulles. Sphères, microsphérologie.... [38]. Il n’est pas ici question de rendre compte de l’ensemble de cet ouvrage qui entend, dans son premier tome, psychologique, se placer sous l’égide de Bachelard et de « sa phénoménologie de l’imagination matérielle » (p. 109) pour « raconter pour des intelligences adultes l’épopée des bi-unités toujours perdues et pourtant jamais totalement effacées » (p. 70) – ce serait hors de propos. Nous nous intéresserons donc essentiellement aux développements de l’A. sur la « magéologie » renaissante néo-platonicienne et son « recours subtil à la physiologie et à la théorie de la mémoire », ainsi que sur « l’univers du mesmérisme et de la magnétopathie » (p. 136), où l’A., à la suite de bien d’autres, reconnaît l’inauguration de la psychologie des profondeurs moderne (cet examen constitue particulièrement le chapitre troisième, Les hommes dans le cercle magique. Contribution à une histoire idéelle de la fascination du proche, p. 227-286). L’approche de la magéologie renaissante est faite surtout à partir de Ficin, et notamment de son Commentarium in convivium Platonis de amore (plus particulièrement encore le septième discours sur l’amor vulgaris), car il « revendique une place d’honneur précoce dans l’histoire littéraire de l’enchantement sympathique » (p. 128) compris sur le modèle d’une radiologie télépathique et intersubjective. Ce modèle magique fut ensuite intégré par Bruno dans « une ontologie générale de l’attraction » (p. 240) où « le mage, comme prototype commun du philosophe, de l’artiste, du médecin, de l’ingénieur et de l’informaticien, n’est autre que l’entremetteur-opérateur dans le monde des correspondances, des influences et des attractions » (p. 241). L’A. voit dans ces réflexions du néo-platonisme magique renaissant une première expression de la psychologie des profondeurs qui ne conçoit pas seulement l’intimité (c’est-à-dire le partage d’espaces intérieurs) comme une proximité spatiale, mais aussi temporelle, conduite par le souvenir et la mémoire qui tendent à la répétition, sous l’action de la lumière présente d’un état ancien, d’une intimité originelle : « l’intimité, c’est le temps retrouvé », le dévoilement de « l’historicité essentielle du psychisme » (p. 243). Dans cette ligne, le deuxième pas vers la psychologie moderne des profondeurs est celui du magnétisme, du somnambulisme et de l’hypnose. Surtout par le biais de la « magnétosophie », ils s’inscrivent dans la continuité des spéculations des mages de la Renaissance, à ceci près que les conceptions platoniciennes, psychologiques et anamnétiques passent « au second plan, au profit d’une théorie des interactions présentes entre les rayonnements physiques, planétaires et animaux » (p. 244). Avec cette théorie, les influences mutuelles, « les affinités électives » gœthiennes, traceront le cercle d’une nouvelle intersubjectivité à laquelle les procédures somnambuliques de Puységur[39]  Voir sur ce point : Amand Marc Jacques de Chastenet,... [39] , fondées sur un transfert de volonté, et le croisement avec les philosophies romantiques de la nature, fournirent une assise « psychodynamique » qui permit de « réinterpréter la psyché comme une mémoire mettant en scène des relations très anciennes, et comme une source de reproduction de situations existentielles passées » (p. 260), un processus évolutionnaire. L’A. souligne ainsi l’apport de la pensée de Hufeland, le fondateur de la « macrobiotique » (du nom de l’un de ses livres de 1796). Celui-ci, posant une analogie entre naissance et guérison, lia « la relation magnétique et l’histoire de la mémoire incarnée de la relation » (p. 271). Fichte transposa cette perspective à la relation d’enseignement, « magnétisme logico-rhétorique » (p. 277) et « hypno-rhétorique philosophique » (p. 280). Ainsi se dessine, par cet examen du néo-platonisme renaissant et du magnétisme, trois figures « d’unions interpersonnelles dyadiques » : l’enchantement érotico-magique de l’aimant et de l’aimé, la répétition hypnotique de la relation mère et fœtus pour le magnétiseur et le magnétisé, « l’extase de l’attention et de l’abnégation » pour l’enseignant et l’enseigné (p. 279) – des sphères donc, précisément même des « microsphères », des bulles nécessairement bipolaires, parce que relationnelles, constituées par « l’enchantement de l’homme par l’homme » (p. 228). Cette étape magéologique de la « longue traversée sous les voûtes de l’intimité consubjective » (p. 108), quoique inscrite dans un projet beaucoup plus vaste, ne saurait manquer d’intéresser celui qui comprend que l’histoire de l’ésotérisme appartient de plein droit à celle des idées, à laquelle, cet ouvrage le montre, elle n’a pas peu contribué

 

Schefer Olivier, « extraits du sommeil », Vacarme 3/ 2006 (n° 36), p. 44-46

 

A

u chapitre X de ses Recherches physiologiques sur l’homme dans l’état de somnambulisme, le marquis Armand Marie Jacques Chastenet de Puységur , disciple français de Mesmer, relate le cas d’une certaine Mademoiselle L**, jeune femme de trente- quatre ans, qui souffre d’une humeur au nombril. Une fois placée en état de somnambulisme artificiel, c’est-à-dire dans une disposition qui doit beaucoup au protocole de l’hypnose, elle en vient à suivre les prescriptions de sa thérapeute, elle-même somnambule, mais « naturelle », du nom de Thérèse. Au cours de ce régime, elle finira par voir littéralement la nature intime de son mal, étant même en mesure de le nommer et de l’identifier. Véritable ancêtre de l’analyse, cette pratique de l’automédication assistée, doublée d’une intense verbalisation, comporte d’invraisemblables recettes de cuisine, inlassablement détaillées. Thérèse dresse au jour le jour le menu, toujours plus étrange et plus extravagant, auquel elle soumet Mademoiselle L** pendant son sommeil magnétique. À la date du 7 avril : Mademoiselle L**, sur les conseils de Thérèse a commencé l’usage d’un bouillon qui doit purifier son sang très dépravé et très appauvri ; il est composé comme il suit : quinze écrevisses bien pilées, une poignée de feuilles de petite sauge dans deux pintes d’eau réduites par le feu à une pinte et demie. Elle doit en boire un verre le matin à jeun, et un en se couchant.