1960-Pierre Daninos

Ceux que la mort améliore (1990)

Je ne sais si la cause en est à la Toussaint ou aux 
brumes de novembre, mais il m'arrive de me poser la question: «Voulez-vous être 
unanimement apprécié, ne compter que des amis et des gens qui se rappellent que vous 
avez été chevalier de la Légion d'honneur?» 
Mourez. 
Mourez français, mourez en France. Car si c'est un pays où il fait bon vivre, il n'en est 
aucun où il soit plus réconfortant de mourir. Même si vous avez été le plus coriace des 
patrons, il se trouvera toujours quelqu'un pour déclarer en vous marchant sur la tête que, 
sous des aspects parfois bourrus, vous cachiez un cœur d'or. Même si vous avez toujours 
paru à vos proches plutôt dur à la détente, quelqu'un sera là pour révéler que ce n'était 
qu'une façon de cacher votre jeu: vous étiez le premier à soulager, discrètement. la misère. 
Pour les «intellectuels», les paradoxes qui fleurissent sur les tombes sont cultivés avec un 
art plus subtil. Le disparu était-il un auteur comique apte à faire rire des salles entières, un 
bon vivant toujours à l'affût d'une bonne blague ou d'un bon gueuleton?... 
«Que l'on ne s'y trompe pas!. Sous des dehors souriants se cachait une extrême rigueur.» 
Le défunt avait-il rasé plusieurs générations par son débat avec lui-même, son 
intériorité, sa «marginalité frileuse»?.. (.On commettrait une grave erreur en ignorant le côté 
désopilant de ce moraliste attentif lorsque l'intimité lui débridait la rate. Ses intimes le savent: 
il ne résistait jamais à un bon mot. » 
Dommage qu'il y ait tant résisté dans ses écrits. Quelqu'un l'a dit avant moi: les gens 
graves ne sont jamais sérieux. 
Enfin, neuf fois sur dix, dans les articles qu'ils consacrent à un mort illustre, les 
signataires ne peuvent s'empêcher de dire tout le bien que le défunt pensait d'eux. 
Mais prenons le cas d'un mort, si j'ose dire, plus ordinaire. La mort, bien souvent, l'améliore 
beaucoup. Les éloges qu'on lui distribue au-dessus de sa tombe sont exprimés avec une 
telle chaleur que l'on déplore qu'elle ne lui soit plus communicable. Et l'on est en droit de se 
demander pourquoi cet homme «qui ne comptait que des amis» en a si peu connu de son 
vivant. 
Les Pompes funèbres générales ont donc raison d'affirmer que «la mort est une 
fête»- même pour ceux qui, échappant à leur séduction, donnent leur corps à la médecine: 
n'est-ce pas une joie à nulle autre pareille de savoir que des yeux ou des reins continueront, 
après coup, à prendre le métro? 
Ce qu'il faudrait recommander, c'est de bien choisir son dernier jour. Il importe, si l'on 
meurt, ce qui est fréquent, d'éviter de disparaître au même moment qu'un grand homme. 
Lorsque Picasso mourut, les journaux annonçaient en première page: «Picasso est mort» et, 
à la dernière, en cinq lignes: «Le peintre Clovis Bélot disparaît», le rappel de la profession 
constituant une vexation supplémentaire. 
À noter, pour la fin, un grand progrès dans l'évolution de l'humanité: on ne meurt plus, 
on décède. On disparaît. On est enlevé à l'affection des siens. On est rappelé par le 
Seigneur. «Mon mari est décédé» est devenu mieux porté que «Mon mari est mort». 
Quant au vocabulaire des Pompes, la hiérarchie est toujours la même. L'enterrement, 
réservé au commun des mortels, devient obsèques ou funérailles. Le corps est sacré dépouille. Il 
n'y a aucune commune mesure entre le cercueil et le catafalque. L'affût du canon ou la 
prolonge d'artillerie sont des instruments exceptionnels que l'on sort de leur réserve pour y 
placer un très grand mort maréchal tué au feu (cas rarissime) ou chef d'Etat. Il arrive que 
l'affût du canon soit suivi d'un cheval, dont on dira qu'il était" la monture favorite du défunt». 
C'est un grand jour pour le cheval, le seul de sa vie où il porte des décorations. 
Il faut être anglais ou suisse pour prendre ces choses à la légère. Rappelons cet avis 
publié dans un grand journal helvétique à la fin d'un faire-part nécrologique : «En raison d'un 
deuil récent, les obsèques auront lieu dans l'intimité» - et, dans un cimetière d'Edimbourg, 
cette épitaphe consacrée à un stomatologiste: « Passant, marche sur ce sol avec gravité / Le 
dentiste Brown y remplit sa dernière cavité. » 
Paris Match 22.11.90 


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